Six ans qu’elles attendent un procès. En six ans, Alizée, l’une des victimes, estime que la justice ne lui a consacré que trois heures : une réunion d’information en juillet 2023, et un rendez-vous avec un psy. Rien d’autre. C’est que cette affaire si vaste que la justice ne semble pouvoir y faire face. Christian Nègre* est soupçonné d’avoir, alors qu’il était directeur des ressources humaines au ministère de la Culture à Paris, administré pendant plus de dix ans un puissant diurétique, une substance chimique utilisée pour stimuler et augmenter la production d’urine, à près de 300 femmes. Un peu comme Dominique Pelicot, il est repéré pour d’autres faits : en 2018, au cours d’une réunion en présence de hauts fonctionnaires du ministère de la Culture, une sous-préfète le surprend en train de prendre des photos d’elle sous la table. Elle porte plainte, et le matériel informatique du DRH est saisi. On y découvre de nombreuses photos de jambes, mais aussi un fichier Excel intitulé « Expériences » : les noms et prénoms de femmes, la date de leur entretien, l’heure d’administration du diurétique, l’endroit où se déclenche l’envie d’uriner. Le parquet de Paris ouvre une information judiciaire en octobre 2019 et il est mis en examen. Mais depuis, cela traîne, c’est le moins qu’on puisse dire.
Alizée dénonce auprès de Charlie l’« errance judiciaire » dont elle se dit victime. Son avocate, Me Zoé Royaux, a effectué plusieurs demandes d’actes judiciaires, mais sans aucun retour de la part de la juge d’instruction. La victime présumée n’a jamais été auditionnée, ni par la police judiciaire, ni par la juge d’instruction, comme c’est le cas normalement. « Au début, quand on nous disait : « Vous êtes trop nombreuses », je pouvais l’entendre. Maintenant cet argument ne me suffit plus. Pourquoi la justice n’arrive-t-elle pas à s’adapter à des affaires de grande envergure ? » dénonce Alizée. Aucune information n’est donnée aux victimes sur la progression de l’enquête. Et d’ailleurs, le parquet de Paris, que nous avons contacté, n’est pas davantage revenu vers nous.
« Je voyais ses pieds sous la porte »
Comme d’autres femmes, Alizée ne se savait pas victime au départ. Elle découvre dans la presse, dans un article du Canard enchaîné les agissements de ce DRH, et se remémore alors ce qu’elle a vécu. « J’ai su que j’étais victime en lisant l’article ». Un épisode qu’elle n’avait jamais osé raconter, tant il était humiliant. Elle était alors jeune alternante au ministère de la Culture, et passe son entretien de fin de stage. Le DRH insiste pour qu’elle prenne un thé. Très vite, elle a envie d’uriner. Pendant 45 minutes, elle résiste, jusqu’à ce qu’elle ressente un malaise vagal, un mal à la vessie jamais ressenti auparavant. Le DRH se fait prévenant, il l’accompagne jusqu’aux toilettes. « Il se faisait très protecteur, très paternaliste, avec un discours très rodé, du genre : « Je vais vous aider, ne vous inquiétez pas » ». Il entre dans les toilettes avec elle, et l’écoute uriner. « Je voyais ses pieds sous la porte » se souvient Alizée, qui estime malgré tout qu’elle s’en sort bien par rapport à d’autres.
Pour d’autres, l’entretien se passe carrément à l’extérieur. Le DRH leur proposait une balade en dehors du ministère sous prétexte de découvrir du patrimoine. Ainsi Aurore, à qui il propose aussi un thé, et une balade sur les quais de Seine. « Il avait tracé un chemin où il n’y avait pas de bars, pas de toilettes accessibles » raconte-t-elle. Elle se retrouve donc à faire pipi par terre, sous un pont, et, grand seigneur, il la cache avec sa veste. Sur les fichiers retrouvés par la police, il écrit ce type de commentaire, comme le rapporte Libé : « Elle commence à baisser collants et culotte (noire). […] Elle s’accroupit et lâche un jet très fort et très long. » Ou encore ce type de descriptions très cliniques : « Heure de début 9 heures. Heure de manifestation 9 h 55. Heure de la demande 10 heures. Heure de libération 10 h 10. […] Elle baisse son pantalon avant même que je la protège. Divers : elle urine assez longtemps. Je lui propose un papier. Elle s’essuie debout juste devant moi. » La dose de diurétique est si forte que certaines sont hospitalisées durant plusieurs jours après ce rendez-vous pour de graves infections urinaires. De son côté, interrogé par Libé en 2019, il répondait : « J’aurais voulu qu’on m’arrête avant. C’était compulsif, mais il n’y avait pas chez moi une volonté d’empoisonner ces femmes. Je ne pensais pas que le diurétique pouvait causer des problèmes médicaux », et assurait que seule une dizaine de femmes était victime.
Combien de victimes sont concernées ? Difficile de le savoir. Si le tableau comporte 200 noms, le DRH n’aurait pas consigné toutes ses victimes. Ainsi, Alizée n’y figure pas. Encore aujourd’hui, des femmes prennent conscience qu’elles sont victimes elles aussi du DRH, dès qu’un nouvel article paraît sur le sujet, en se remémorant un épisode d’entretien où elles avaient eu soudain envie d’uriner. De nouvelles victimes contactent régulièrement la Fondation des femmes. Pour chaque personne, l’instruction doit prouver qu’il s’agit bien d’une victime, d’où l’ampleur du travail de la justice.
Une justice à la traîne
« C’est excessivement long, on sent que nos clientes commencent très sérieusement à s’impatienter », dénonce Me Louise Beriot, avocate de trois victimes, et porte-parole de la Fondation des Femmes. Un changement de juge d’instruction a fait prendre du retard au dossier. Elle estime que l’affaire est maintenant mieux gérée par une nouvelle juge d’instruction, mais le dossier était très mal parti au début : « L’aspect soumission chimique n’était pas pris au sérieux au départ, on voit qu’il y a aussi un avant et après Mazan » Et comme souvent, la justice n’a pas assez de moyens, les juges d’instruction croulent sous les dossiers. Pour celui-ci, on vient tout juste d’embaucher des adjoints administratifs pour aider à des tâches de secrétariat. « On nous dit que toutes les parties civiles ne seront pas entendues par la juge, ni même par les enquêteurs de police, car ce n’est matériellement pas possible de le faire, mais, normalement, il devrait y avoir au moins une audition », déplore Me Étienne Mangeot, avocat d’une autre victime.
Les victimes sont d’autant plus en colère que le DRH aurait probablement pu être repéré plus tôt. Dans les couloirs du ministère, il avait la réputation d’être un voyeur, de prendre des photos sous les jupes des femmes. Cela ne l’a pas empêché de faire carrière à Direction régionale des affaires culturelles (Drac) du Grand Est, après le ministère, et d’effectuer un passage à la Direction générale de l’administration et de la fonction publique. Après sa mise en examen, il a été révoqué de la fonction publique. Mais Christian Nègre continuerait d’exercer la même profession. Plusieurs de ses victimes l’ont repéré sur LinkedIn, sous un pseudo, où il a repris les mêmes lettres de son nom : Bernard Genre. Ça ne s’invente pas, il est devenu… coach en ressources humaines et intervenait notamment dans des écoles de commerce de Caen. Ses victimes présumées ont capturé des photos qu’il postait avec ses élèves – uniquement des filles – et ont remarqué qu’il ne mettait en avant sur LinkedIn que des CV de femmes. « Le prof recruté à Caen avait caché ses ennuis judiciaires », souligne un article de Ouest-France début octobre. Démasqué, il aurait perdu son emploi. Rien ne lui interdit bien sûr de continuer à exercer une activité, mais les victimes s’inquiètent de ses agissements envers ses élèves.
Autre question délicate de cette affaire, celle de la qualification juridique. Christian Nègre est mis en examen pour « administration de substance nuisible », un délit pour lequel il encourt 5 ans de détention. Mais nous sommes face à une sorte de vide juridique, car si les faits sont avérés, cette qualification ne recouvre pas la spécificité de ses agissements, avec son aspect genré et massif, puisqu’il ne s’en prend qu’aux femmes, avec probablement une forme d’excitation sexuelle. « Ce sera tout le débat lors de l’audience, de faire valoir ces éléments », souligne Me Louise Beriot.
Reste à savoir quand aura lieu cette audience. Les avocats estiment qu’elle ne devrait même pas avoir lieu en 2026, puisqu’aucun acte judiciaire ne permet de dire que l’on s’achemine vers la fin de l’instruction. La Fondation des Femmes et ses avocates rappellent en tout cas que la France a récemment été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour « victimisation secondaire », notamment à cause de délais judiciaires trop importants.
* L’avocate de Christian Nègre, Vanessa Stein, que nous avons contacté, n’a pas souhaité s’exprimer dans la mesure où l’enquête est toujours en cours.
7 months ago
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