C’est un décor de ferme à trolls russe ou d’usine à clics chinoise. Là, dans une vaste salle du Parc des expositions de Poitiers, des milliers d’écrans d’ordinateur sont alignés côte à côte, des rangées de claviers se succèdent et, partout, résonne ce bruit incessant, lancinant et horripilant du cliquetis des souris. Nous sommes à la Gamers Assembly, GA pour les intimes, cauchemar pour les adeptes du plein air. Pendant soixante-douze heures et quelques, près de 5000 personnes ont tout laissé derrière elles – comprenez l’hygiène et les légumes – pour venir assister à la 25e édition de l’événement. Le concept ? Jouer aux jeux vidéo jusqu’à l’aliénation. « Ah! moi, j’ai prévu de ne pas dormir, sautille de joie Sylvain, rencontré le premier soir. J’habite à cinq minutes à pied de là, mais si je rentre, c’est uniquement pour me doucher.»
Comme lui, de nombreux joueurs ont prévu de résister aux bras accueillants de Morphée durant ces trois jours. D’autres, plus prévoyants, ont apporté des lits de camp et des matelas gonflables. Quant aux plus « faibles », ils ont réservé une chambre d’hôtel ou loué un camping-car pour l’occasion. Si l’excitation chez les joueurs est aussi grande, c’est que la GA est l’un des derniers événements old school en France. Il a, pour l’heure, résisté aux sirènes et aux retombées économiques de l’e-sport, cette nouvelle discipline « sportive » qui ratisse large.
Ici, à Poitiers, nous sommes dans une LAN party – ou plutôt une méga-LAN –, la plus grosse de l’Hexagone. Inventées à la fin des années 1980, quand Internet n’existait pas, les LAN, pour local network area (« zone de réseau local » en français), permettaient aux fanas d’informatique de se retrouver chez l’un des leurs pour jouer ensemble. Très populaires dans les années 2000 avec l’avènement des jeux multijoueur, les LAN ne nécessitaient pas grand-chose : juste une bande de copains assez déterminés pour trimballer leur matériel informatique dans un garage. Et puis Internet est arrivé, emportant dans son sillage les jeux en ligne. Petit à petit, les LAN ont disparu du paysage. À quoi bon s’emmerder à transbahuter son bordel puisque l’on peut jouer de chez soi, connecté avec son pote résidant à l’autre bout du monde ?
Alors, à Poitiers, on essaye chaque année de faire revivre ce monde de passionnés en voie de disparition. Et pour ça, il a fallu dire non à ce qui rapporte le plus en ce moment : les compétitions de joueurs professionnels. Il y a bien une salle réservée à ceux qui veulent tester leurs compétences en clics, avec un lot à la clé, mais on est loin des tournois géants organisés à Bercy ou à Dubaï, avec chèques à plusieurs zéros pour les gagnants. « Les autres LAN qui existaient encore il y a quelques années poussaient pour qu’il y ait de plus en plus de compétitions », explique Merwan, venu de Rennes en « joueur libre », c’est-à-dire juste pour profiter de tous les jeux à sa disposition. « À celle d’Orléans par exemple, ils ont arrêté ce mode de joueur libre. Résultat, leur LAN s’est cassé la gueule, parce que les gens voulaient juste jouer, sans pression ni compétition. »
C’est la douzième fois que le trentenaire participe à la GA. À ses côtés, Rémi, son partenaire de jeu au quotidien – en ligne évidemment, puisque ce dernier habite à Paris. Fort de son expérience de l’événement, le duo est ravi de voir que le public change avec le temps. « Je ne m’attendais pas à voir autant de quinquagénaires cette année », sourit Rémi, qui espère rester éveillé jusqu’à 2h30 du matin le premier soir. « La première année où je suis venu, il n’y avait que des hommes. D’année en année, cela évolue. Pour cette édition, je trouve qu’il y a énormément de femmes », surenchérit Merwan.

Dans l’antre du gamer
Mouais. S’il est vrai qu’on voit la tête de certaines dépasser derrière les écrans, les femmes ne sont pas encore légion. Et nombre d’entre elles ne sont pas venues pour jouer. À l’instar de Marie, installée sur une chaise de camping derrière son copain, immergé dans sa partie de Fortnite. «Je suis là pour l’encourager, explique la jeune femme, un léger sourire crispé sur les lèvres. C’est la première année que je viens… Et probablement la dernière.» D’autres « accompagnatrices » sont plus enthousiastes, comme Anna, venue de Marne-la-Vallée, en région parisienne. « Je pensais me faire chier, mais en fait, ça va, on se prend au jeu. On a failli avoir un drame parce que mon copain avait oublié un de ses écrans, mais heureusement, un membre de son équipe a pu lui en acheter un. Certains de l’équipe se rencontrent d’ailleurs ici pour la première fois ! » Dans celle de Sylvain, notre gaillard surexcité, quelques-uns ont enfin pu mettre un visage sur un pseudo. « On est une soixantaine dans l’équipe. Les gens viennent de partout ! Y en a même qui habitent en Angleterre et sont venus pour l’occasion. » Le nom de son équipe ? BGN, pour Bébé gros nichons. Ah…
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Le regard sur les gamers a beau avoir changé, l’époque les glamourisant désormais – en témoigne, par exemple, la célébrité de certains et le défilé de mode de la marque de luxe Coperni, en mars dernier, en plein milieu d’une compétition d’e-sport –, ici, à Poitiers, l’image du geek à petites lunettes est bien réelle. C’est peut-être les relents qui flottent dans l’air qui en attestent le mieux. Le lendemain matin, après une nuit passée les yeux bien trop près de l’écran, les visiteurs sont assaillis par une odeur qui mêle transpiration, caféine et testostérone. Le sol est collant; la chaleur, étouffante. Certains joueurs se baladent en pyjama, masque de sommeil sur la tête, boisson énergisante à la main. La plupart d’entre eux sont affublés d’une « manchette », enfilée sur un seul bras. « C’est pour éviter le syndrome du canal carpien », nous apprend Rémi. Un risque pour la santé des joueurs auquel s’ajoutent « la sédentarité et le manque de sport », explique Martin*, le capitaine de l’équipe des sapeurs-pompiers de France, avant de filer vers sa partie de League of Legends. Quelques tables plus loin, un groupe de joueurs en insulte copieusement un autre, culture du chambrage oblige. « On vous a baisés ! Vous puez sa mère ! » La tension monte sans jamais exploser. Le geek sait encaisser les coups. Sauf les coupures de courant.
*Les prénoms ont été changés
La « Gamers Assembly », vue par Udine

9 months ago
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