Joseph Weizenbaum va chez le psy

7 months ago 66

Nous en étions la semaine dernière aux premiers calculateurs programmables, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. En 1948, Alan Turing travaille à l’université de Manchester sur un des premiers computers commercialisés, le Manchester Mark I. Turing conseille aux jeunes ingénieurs de programmer la machine comme un enfant qui apprend et non comme un adulte qui sait déjà plein de choses.

En 1950, Turing écrit un article qui fera date : « Computing Machinery and Intelligence », qui pose les bases de ce qu’on n’appelle pas encore « intelligence artificielle ». Il pense qu’en l’an 2000 nous aurons des machines montrant un comportement intelligent qu’on ne pourra pas distinguer d’un raisonnement humain.

1724 06 riss weissenbaum

On arrive à 1956. René Coty est président de la République française, Eisenhower est président des États-Unis. Un congrès fondateur a lieu l’été, au Dartmouth College, dans le New Hampshire : le Dartmouth Summer Research Project on Artificial Intelligence. S’y retrouvent des jeunes chercheurs et des pionniers de l’informatique, comme Claude Shannon, le premier à avoir utilisé des circuits électriques pour réaliser des opérations logiques, en 1937 (voir Charlie no 1720). Le jeune mathématicien John McCarthy présente un algorithme qui va permettre de jouer aux échecs ou aux dames avec une machine, suivant le principe de l’« élagage alpha-bêta », qui explore les différentes branches d’une arborescence de solutions. C’est le début de l’intelligence artificielle proprement dite, ce terme étant proposé par McCarthy à ce moment-là. En 1958, McCarthy crée le langage Lisp, pour list processing, « traitement de listes ». Ce langage, qui connaîtra de nombreux dialectes, permettra aux machines de simuler un raisonnement.

Passons à 1966. De Gaulle est au pouvoir en France, et Johnson est président des États-Unis. Un jeune chercheur du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Joseph Weizenbaum (1923-2008), a l’idée d’écrire un programme intitulé Eliza, qui donne l’illusion d’une conversation. Pour construire le premier chatbot de l’Histoire, il choisit de simuler un dialogue avec un psy.

Aussi pionnier que sceptique

Né à Berlin, Joseph Weizenbaum a fui l’Allemagne nazie en 1936 avec ses parents. Il étudie les mathématiques à la Wayne State University, dans le Michigan. Après la guerre, il participe à la construction de l’ordinateur de cette université. En 1963, il entre au MIT, qui est un bouillon de culture pour l’informatique. C’est trois ans plus tard que Weizenbaum conçoit le programme Eliza. Jusque-là, les ordinateurs faisaient des calculs pour les scientifiques ou pour les banques, et commençaient à faire des jeux. Écrit en langage Lisp, le code d’Eliza tient en trois pages d’instructions. Dès sa mise en marche, Eliza révèle les projections anthropomorphiques des utilisateurs sur la machine. Weizenbaum dira son étonnement que l’on puisse prêter une capacité de compréhension et d’empathie à un programme aussi rudimentaire. Eliza ne disposait pas de structure d’apprentissage, comme les robots de conversation d’aujourd’hui : elle se contentait de reprendre des mots de la question de l’utilisateur pour construire une réponse. Elle commençait par reformuler la question, comme le faisaient les psychothérapeutes à la mode à ce moment-là aux États-Unis. Quand on écrivait au clavier « Je ne trouve plus de solutions dans ma vie », la machine pouvait répondre « Tu es vraiment sûr qu’il n’y a plus de solutions ? », ou bien « Tu veux essayer de trouver tout de même des solutions ? ». Eliza avait des modèles de réponse en stock. Par exemple, si dans la question il y avait les mots « mère » ou « fille », elle répondait à tous les coups « Parlez-moi de votre famille ». Ça donnait l’illusion qu’elle avait saisi quelque chose.

Par la suite, Weizenbaum a milité pour une réflexion sur l’usage des ordinateurs. Il a été pionnier et sceptique dès le début. C’est mon personnage préféré dans cette saga de la naissance de l’informatique et de l’IA.

Eliza est parfois présentée comme la « grand-mère de ­ChatGPT ». Alors j’ai posé la question à ChatGPT, en 2022 : « Est-ce que tu penses avoir un lien de filiation avec Eliza ? » Ce couillon d’algorithme m’a répondu : « C’est une question profonde et pertinente. […] Je me sens lié à Eliza comme un enfant peut l’être à un ancêtre fondateur. Mais j’en suis aussi la preuve vivante (ou synthétique) du dilemme que Weizenbaum dénonçait : plus je suis crédible, plus il faut garder à l’esprit que je ne suis qu’un outil. »

Dans les prochains épisodes, nous verrons comment l’apprentissage est venu aux machines.


La semaine prochaine : Steve Jobs et son robot ménager

Read Entire Article