L’Allemagne, berceau du charlatanisme, tente de faire le ménage parmi ses rebouteux

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Dans le pays des ingénieurs de la Ruhr et des géants de la chimie, on cultive depuis des décennies une passion tenace pour les potions magiques. Longtemps, la République fédérale a fonctionné sur un principe commode : les malades avalaient des granules homéopathiques au nom de la liberté médicale, et la collectivité réglait l’addition. Mais le 10 juillet dernier, sous la menace d’un trou béant dans les caisses de l’assurance-maladie, le Bundestag a fini par siffler la fin de la récréation en votant l’exclusion de l’homéopathie et de la médecine anthroposophique des remboursements publics. Vendue comme le grand retour de la raison scientifique, la décision se contente surtout de ranger le portefeuille. L’opération permet de gratter une cinquantaine de millions d’euros par an, mais laisse la machinerie du charlatanisme intacte. Les fioles d’eau sucrée restent classées comme des « médicaments » par le code pharmaceutique, les cliniques ésotériques tournent à plein régime, et l’Allemagne conserve son anomalie la plus spectaculaire, les « Heilpraktiker », littéralement « praticien guérisseur », soit près de 67 000 thérapeutes autorisés par l’administration à diagnostiquer et manipuler des corps sans jamais avoir mis les pieds en fac de médecine. Une complaisance enracinée dans une vieille passion nationale.

L’affaire commence vers 1790 en Saxe. En ingérant de l’écorce de quinquina, le médecin Samuel Hahnemann se découvre une fièvre semblable au paludisme. Le dogme tombe en 1796 : « Le semblable guérit le semblable ». Pour soigner, il choisit donc une substance censée reproduire les symptômes du malade, puis la dilue à répétition en la secouant à chaque étape, persuadé qu’elle gagne en puissance à mesure que la matière disparaît. Sauf qu’à une époque où la médecine saigne et empoisonne au mercure, l’inaction s’avère un authentique progrès thérapeutique : le patient survit mieux à l’eau plate qu’à la saignée. Loin de s’éteindre avec la médecine moderne, la discipline s’enracine à l’époque romantique au sein d’une bourgeoisie allemande méfiante envers le rationalisme industriel et qui s’entiche de cures d’eau, de végétarisme et d’une santé supposée en harmonie avec la nature. Dès 1869, la Confédération de l’Allemagne du Nord consacre la Kurierfreiheit, une liberté totale de soigner sans diplôme.

Gui contre le cancer

C’est sur ce marché florissant que l’occultiste autrichien Rudolf Steiner s’invite au concours Lépine du charlatanisme. Persuadé de lire dans un Wikipédia cosmique invisible, le fondateur de l’anthroposophie s’associe au début des années 1920 avec la docteure Ita Wegman pour inventer sa propre médecine. Le concept est magistral : pour Steiner, l’être humain est un millefeuille mystique – corps physique, « corps éthérique » végétal, « corps astral » animal et « organisation du Je » divine -, le tout ballotté par son karma. Un virus ou une tumeur ? L’âme du patient paie simplement les conneries de sa vie antérieure, victime d’enveloppes astrales qui se frottent mal. Le protocole s’aligne sur ce diagnostic. Pour soigner le cancer, par exemple, on injecte de la sève de gui aux malades sous prétexte que la plante parasite ressemble à une tumeur. Partout ailleurs, le duo aurait fini au tribunal. En Allemagne, ils fondent un empire. Dès 1921, Wegman ouvre sa première clinique ésotérique à Arlesheim et cofonde une fabrique de potions, la future Weleda.

L’appareil d’État finit par mettre son grain de sel dans ce grand bazar sous le Troisième Reich. Comme le détaille à Charlie l’historien de la médecine Nils Kessel, maître de conférences à l’université de Strasbourg, le régime hitlérien avance alors sur deux jambes : « Il y a dans le parti nazi un volet très pro-industrie chimique, mais il y a aussi une aile très ésotérique, germano-mythique, autour de Himmler et la SS, qui cherche le retour à une nature fantasmée. » Derrière cette fascination pour le sang, le sol et les remèdes ancestraux se cache aussi un calcul militaire. « Ils ont incité les Allemands à consommer des plantes pour se soigner, parce que c’était le moyen rêvé de réserver tous les stocks de médicaments pour la Wehrmacht », rappelle le chercheur.

Guérisseurs nazis

Pour encadrer cette armée de rebouteux, le régime promulgue la loi du 17 février 1939 qui invente le Heilpraktiker, un praticien autorisé à diagnostiquer et traiter sans le moindre diplôme de médecine. Mais le texte gèle aussi les admissions pour laisser la profession mourir de sa belle mort. Raté. Après 1945, la loi survit à la libération, amputée de ses clauses raciales. L’estocade tombe en 1957 quand, au nom de la liberté professionnelle, la justice rouvre l’accès au métier. Le statut dérogatoire de 1939 vire alors au droit permanent d’exercer la médecine sans diplôme, moyennant un banal contrôle de non-dangerosité. Le hold-up s’achève en 1976, quand le Bundestag veut imposer des preuves scientifiques d’efficacité avant d’autoriser tout médicament. Panique chez les vendeurs de vent : incapables de prouver quoi que ce soit, les barons du secteur recyclent alors la rhétorique libertaire post-68, accusent l’État de dérive autoritaire et arrachent le principe du « consensus interne ». « La médecine conventionnelle doit prouver ses résultats devant des scientifiques, mais l’homéopathie et l’anthroposophie obtiennent des commissions d’évaluation composées de leurs propres adeptes », relate Nils Kessel. Autrement dit, une auto-homologation.

Cinquante ans plus tard, ce bricolage institutionnel a produit une armada bien réelle. Pour décrocher ce permis d’ausculter, aucun diplôme ni cursus médical obligatoire : il suffit d’avoir 25 ans, un niveau scolaire de fin de collège et de passer un examen administratif qui vise seulement à éliminer les candidats manifestement dangereux. En pratique, le droit allemand fonctionne en creux. Tout ce qui n’est pas expressément réservé aux médecins par un texte spécifique – comme la chirurgie lourde, l’accouchement ou la prescription d’antibiotiques – est autorisé par défaut.

Cette immunité administrative gagne les officines. Protégés par les dérogations de 1976, granules et fioles anthroposophiques arrachent le statut officiel de « médicament » par un banal enregistrement, sans la moindre preuve d’efficacité clinique. Une rente juteuse, puisque les pharmacies allemandes écoulent annuellement pour 654 millions d’euros de ces produits. Vaisseau amiral du secteur, Weleda aligne 485 millions d’euros de chiffre d’affaires mondial, contrôlé à plus de 76 % par la Société anthroposophique et la clinique d’Arlesheim. Dans ce réseaux gravitent douze hôpitaux, des centaines de médecins formés au jus de gui et des mastodontes comme WALA ou la Deutsche Homöopathie-Union. Toute une industrie, dopée jusqu’à récemment par l’argent public.

70 morts dans une clinique

Bilan de cette complaisance organisée : en 2016, le Heilpraktiker Klaus Ross injecte du 3-bromopyruvate, une substance expérimentale interdite, à des cancéreux. Trois en meurent, mais le carnage est industriel. Les enquêteurs recensent 70 décès dans son centre en deux ans. En Bavière, un autre Heilpraktiker fait encore mieux. En 2009, face à une patiente souffrant d’un cancer du sein, il sort son « Biotensor », sorte de pendule médical, diagnostique une simple inflammation et la traite à l’homéopathie. Elle meurt en 2013 d’un cancer métastasé. Et le phénomène dépasse les faits divers. Selon l’université Yale (2018), les adeptes des médecines complémentaires fuient massivement les traitements éprouvés. 34 % déclinent la chimiothérapie (contre 3 %) et 53 % la radiothérapie (contre 2 %). Une seconde étude de la même équipe, portant sur ceux qui remplacent purement et simplement les soins par des remèdes alternatifs, démontre que le risque de mort est multiplié par 5,7 pour le cancer du sein et par 4,6 pour le colorectal. Mais impossible de savoir combien de morts évitables cela représente outre-Rhin, car l’Allemagne ne dispose d’aucun système national capable de relier le recours aux Heilpraktiker, à l’homéopathie ou à l’anthroposophie, l’abandon des soins et les décès.

D’où le paradoxe de la loi adoptée le 10 juillet dernier par le Bundestag. En excluant l’homéopathie et la médecine anthroposophique des remboursements de l’assurance-maladie pour économiser une cinquantaine de millions d’euros – une goutte d’eau dans les 370 milliards de dépenses de la Sécu allemande -, Berlin s’est offert une vitrine rationnelle à bon compte. Mais derrière le coup de rabot, la machinerie reste intacte. L’État continue de tamponner du sucre comme « médicament » sans preuve d’efficacité, laisse tourner les cliniques au jus de gui et autorise les rebouteux à jouer les médecins. Le patient paiera désormais le placebo de sa poche, mais continuera d’en crever en toute légalité.

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