Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique : cet été, j’ai lu ce livre que Joëlle Zask avait publié en août 2022 aux éditions Premier Parallèle. La philosophe nous engage à repenser complètement nos relations avec la nature. Elle a également écrit sur les enjeux politiques des pratiques artistiques contemporaines, notamment dans Art et démocratie. Peuples de l’art (éd. PUF) et dans L’Art au grand air (éd. Premier Parallèle), où elle propose d’exposer l’art aux éléments et à l’imprévu, pour désenclaver les pratiques artistiques. Joëlle Zask en fait un enjeu démocratique majeur.
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Il n’y a pas que les forêts qui brûlent. Les territoires de la parole sont également sans cesse attaqués par l’activité humaine – en l’occurrence par la prolifération de nos robots de conversation et par les IA qui s’immiscent dans tous les domaines artistiques. Pour penser ce ravage, il faut lire L’Art dans l’ombre de la maison brune, un texte que René Crevel avait publié en 1935 et que les excellentes éditions La Variation rééditent opportunément. Le poète surréaliste s’était rendu en Allemagne pour raconter la transformation de l’Europe par l’installation du nazisme et du fascisme. René Crevel insiste sur la détestation de l’art par les nazis. Il observe que l’art officiel nazi est marqué par la facticité : ses images sont sans histoire, sans temporalité. Crevel évoque aussi la catastrophique destruction des 10 000 livres de la bibliothèque de l’Institut de sexologie de Berlin, constituée par le médecin Magnus Hirschfeld. Juif, homosexuel et militant des droits des homosexuels : Hitler avait déclaré Hirschfeld « le Juif le plus dangereux d’Allemagne ». Les livres de son institut ont été parmi les premiers ouvrages victimes des autodafés nazis.

Fabriquer l’ignorance
Dans L’Art dans l’ombre de la maison brune, Crevel ironise sur ces nazis qui pensent résoudre leurs questions sexuelles en brûlant les livres qui parlent de sexe. Il insiste sur le fait que la passion du fascisme est celle de ne rien savoir. Ne rien vouloir savoir de l’autre, et par extension organiser l’ignorance dans tous les domaines.
Aujourd’hui, les livres sont anéantis autrement. J’ai lu début août que la société Anthropic détruisait des millions de livres après les avoir donnés à lire à son IA1. Une chaîne de robots découpe le dos des livres, scanne les feuilles une par une et balance le rebut à d’autres machines qui recyclent le papier. Une attaque de la culture dans le respect du développement durable. C’est le Washington Post qui avait d’abord parlé de cette affaire, en révélant un document interne à Anthropic qui planifiait cette opération en précisant : « Nous ne voulons pas qu’il soit connu que nous travaillons là-dessus. »
Anthropic veut se distinguer des autres IA qui ne consomment que des contenus générés par d’autres IA sur Internet : ce cannibalisme donne une bouillie infâme, des réponses toujours plus standardisées et des images toujours plus factices, sans passé, sans histoire. Anthropic veut donner une nourriture plus humaine à sa bête.
René Crevel appelait de ses voeux une lutte contre l’ignorance. D’accord, mais comment faire aujourd’hui que nous sommes tous équipés de machines à en fabriquer, de l’ignorance ? On commencera par relire tous les livres de Crevel. On y apprendra notamment que sur la tombe de Magnus Hirschfeld est inscrite cette épitaphe : « Per scientiam ad justitiam ». « La justice par la connaissance ».
1. « Projet Panama : Anthropic détruit en secret des millions de livres pour entraîner son IA », par Craig Saueurs (Euronews, 5 août 2026).
1 month ago
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