Je n’arrive pas à penser à autre chose qu’au meurtre de Mélanie, surveillante au collège Françoise-Dolto de Nogent (Haute-Marne), tuée à coups de couteau par un adolescent de 14 ans. J’ai été prof dans des collèges, en banlieue parisienne, j’ai eu des centaines d’élèves et j’ai côtoyé chaque jour des surveillants. La violence, dans les classes, les couloirs et la cour, était présente à tout moment : elle était potentielle, probable, et finalement désamorcée. Désamorcée par notre travail à tous, aux profs, aux surveillants, aux élèves. Désamorcée par notre patience commune, par notre pédagogie, notre diplomatie, notre désir que tout aille bien, notre espérance. Désamorcée souvent de peu, avec le sentiment épuisant que la chaudière pouvait exploser à tout instant, et qu’il ne s’agissait pas seulement de tensions sociales ou religieuses : elles étaient accablantes, mais c’était notre travail à tous de calmer ces tensions, de les éloigner du collège en pariant sur le fait que l’école annulait les inégalités, qu’elle rejetait les idéologies, qu’elle était imperméable aux religions.
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Mais les conflits débordent les idées ou les croyances, et je crois que personne ne se rend compte de ce qui se passe vraiment dans les établissements scolaires, dans les salles, les couloirs et la cour : chacun, profs, surveillants, élèves, y est exposé à la vie la plus nue, car tout y est plus vif, plus sensible, plus concentré, plus exacerbé, et donc plus dangereux que dans n’importe quel autre lieu de la société. Travailler avec des adolescents qui, par définition, et quelle que soit leur appartenance sociale, ne savent pas qui ils sont, ni où ils en sont parce qu’ils sont des adolescents, c’est composer avec des sensibilités de plus en plus irrationnelles, c’est affronter des narcissismes en devenir, faire face à des comportements excessifs, illogiques, en tout cas inconnus. Il faudrait leur parler tout le temps, un par un, et c’est impossible. L’école est-elle défaillante ? La société est en cours d’explosion. Comment prévenir un passage à l’acte à l’école quand le monde, entièrement désinhibé, ne cesse de passer à l’acte ?
En rentrant, le soir, en RER, je me sentais très seul, comme les autres profs et comme tous les surveillants : je me disais qu’on avait évité le pire. C’est devenu ça l’école, c’est ça être prof et être surveillant : passer son temps à désamorcer la violence. Les surveillants et les profs sont abandonnés, les adolescents sont abandonnés, l’école est abandonnée, sans moyens financiers, sans idée ni perspective, sans aide psychologique, psychiatrique, sans que plus personne ne parle à personne. Et quand plus personne ne parle, à cette place laissée libre par l’absence du langage, la mort s’introduit, et comme au collège Françoise-Dolto, à Nogent, mardi 10 juin, l’horreur s’immisce et nous expulse encore un peu plus de l’humanité.
11 months ago
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