Début des années 1950. Le monde se prend de passion pour la dieldrine, un insecticide alors pulvérisé dans les maisons pour lutter notamment contre les anophèles, moustiques vecteurs du paludisme. En quelques années, les insectes développent une mutation génétique leur conférant une résistance au poison, lequel est définitivement interdit dans les années 1970 en raison de son extrême toxicité. Retour de bâton plus spectaculaire : dans une nouvelle prépublication postée sur la plateforme bioRxiv, des chercheurs constatent que la mutation ne s’est pas seulement transmise de génération en génération. Elle favorise encore aujourd’hui les rencontres entre moustiques mâles et femelles, et donc leur reproduction.
Selon l’étude, la mutation ne s’est pas contentée de protéger les moustiques contre l’insecticide. Elle aurait aussi amélioré leur audition, notamment dans la gamme de fréquences de 300 à 550 Hz, qui correspondent à celles produites par les battements d’ailes des femelles, permettant ainsi aux mâles de les repérer plus facilement. Plus surprenant, cette sensibilité accrue aux sons les rend plus tolérants au brouhaha typique des grandes villes. Enfermés dans des petites cages, les moustiques ont été exposés pendant vingt-quatre heures à des bruits de fond de 70 ou 93 dB. Les individus résistants aux insecticides s’accouplaient dans n’importe quelles conditions, visiblement peu perturbés par le vacarme ambiant. Les moustiques sans mutation se montraient beaucoup plus pudiques dans un environnement bruyant, leur taux de succès reproducteur chutant de 42 % à 33 %. Si les chercheurs peinent encore à expliquer les raisons de cette soudaine impétuosité – il se pourrait tout simplement que l’ouïe des moustiques réponde à des mécanismes très différents de ceux de l’audition humaine -, cette découverte rappelle à quel point la lutte contre ces nuisibles est jalonnée de tentatives ratées.
En 2015, la compagnie privée Oxitec Ltd a ainsi confectionné, grâce aux nouvelles technologies d’édition génétique, un moustique enrichi d’un gène létal. Relâchée toutes les semaines pendant plus de deux ans dans la région de Jacobina, au Brésil, par groupes d’un demi-million de mâles, la nouvelle espèce devait décimer la population autochtone en s’accouplant avec les femelles sauvages, en engendrant une progéniture non viable. En 2019, une étude de l’université Yale montrait que la descendance hybride avait non seulement survécu, mais qu’elle était encore plus robuste que la précédente.
Une lueur d’espoir ?
Plutôt que de supprimer une espèce, au risque d’ouvrir une niche écologique à de nouveaux individus potentiellement plus dangereux, d’autres méthodes se contentent de tripatouiller l’ADN des moustiques pour leur conférer une résistance naturelle au parasite provoquant le paludisme. Pour s’assurer que cette modification génétique se transmet aux générations suivantes, les scientifiques embarquent dans le génome des insectes les ciseaux moléculaires ayant eux-mêmes servi à couper puis remplacer le morceau d’ADN souhaité. Dans une étude parue dans Genetics en 2022, des chercheurs appellent cependant à la prudence : lorsque l’ADN est cisaillé dès le stade de développement embryonnaire, sa réparation peut entraîner des mutations pouvant rendre là aussi certains moustiques plus résistants.
Une dernière technique semble néanmoins faire ses preuves. Depuis 2011, le World Mosquito Program relâche progressivement dans la nature des moustiques non génétiquement modifiés, mais porteurs de la bactérie Wolbachia, capable de combattre dans l’organisme des virus responsables de la dengue, de Zika ou du chikungunya. Sans danger pour l’être humain, la bactérie se transmet à leur progéniture lorsque ces moustiques modifiés se reproduisent avec les populations sauvages. Les résultats sont bluffants : à Niterói, dans l’État de Rio de Janeiro, les cas de dengue, de chikungunya et de Zika ont chuté respectivement de 76 %, de 56 % et de 37 %. À Yogyakarta, en Indonésie, la dengue s’est effondrée de 77 %. En 2023, le Brésil commençait un gigantesque lâcher de 5 milliards de moustiques modifiés en un an. Jusqu’au prochain retour de bâton ?
1 month ago
75

