La Chine des géants (3/4) : La « grande muraille verte » qui voulait faire reculer le désert

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La Chine est un désert immense. Les sables froids de Gobi et de Taklamakan couvrent plus d’un quart du pays. Et il avance, et il avance, et il avance. Trois à cinq fois par an, il recouvre le béton et l’acier de Pékin et pénètre les gorges citadines. Le désert chinois a toujours progressé vers le Sud et l’Est par les vents du Nord. Mais après « le grand bond en avant » de Mao Zedong, la menace est devenue critique. Les pâturages intensifs et la déforestation imposés par la politique agricole ont débarrassé les sables des obstacles qui retenaient les grains. Et avec le réchauffement climatique, les pluies qui venaient tasser les dunes se sont faites de plus en plus rares. Il s’est alors nommé « désertification », le phénomène de disparition progressif des terres et des villes chinoises sous les sables froids du nord et de l’ouest.

Un instinct de survie à taille humaine aurait consisté à agir contre le réchauffement climatique pour limiter la sécheresse du pays ; à envisager de ne plus compter sur Pékin en tant que capitale ; à chérir les quelques pousses qui résistent au désert pour tenter de le contenir. Au lieu de ça, en 1962, Mao envoie plusieurs centaines de jeunes forestiers en expédition dans le grand Nord avec pour mission de recréer une forêt pour protéger Pékin, par – 43 degrés, sept mois de neige sur douze et des vents violents. La première année, 67 hectares de jeunes arbres sont plantés : moins de 5 % survivent. L’année suivante le bilan passe à 8 %.

Cent milliards d’arbres en 2050

Les données et les résultats sont faibles, mais la Chine sait manier le géant quand il presse. Alors en 1978, Deng Xiaoping, l’homme des « miracles », lance Les Trois Nord. Gigantesque plan de reforestation échelonné en neuf phases distinctes jusqu’en 2050. Désormais surnommé « muraille verte », pour colorer d’écologie un projet qui n’était destiné à l’origine qu’à lutter contre le sable, Les Trois Nord représentent déjà plus de 66 milliards d’arbres plantés sur près de 40 millions d’hectares de désert. Pendant que les maires français sont qualifiés d’ambitieux lorsqu’ils souscrivent au programme « une naissance, un arbre planté », la Chine a généré un puits de carbone naturel selon une étude de la Nasa parue en janvier 2026 dans la revue américaine de l’Académie nationale des sciences (PNAS) ; d’après les observations satellitaires, la périphérie végétalisée capte plus de gaz à effet de serre qu’elle n’en libère. En 2050, le pays aura élevé 100 milliards de nouveaux arbres. Ça se voit depuis l’espace : le désert jaune d’autrefois arbore aujourd’hui le vert.

Dans le désert de Kubuqi, à l’est de Gobi, les peupliers, les saxaouls et les buissons arrangés pour l’aridité, sont plantés un à un. Un ouvrier creuse un trou profond à la tarière, un second place le jeune plant et recouvre le trou de sable. Opération de vingt secondes reconduite dans une chaîne sans fin. « Cette méthode n’altère pas la structure du sol et préserve l’humidité dans le sable. Le taux de survie des jeunes plants peut alors atteindre 65 % dans les zones arides », détaillait l’ingénieure en reboisement, Han Meifei au journal Xinhua en 2017. Là où, parfois, la nappe phréatique est plus abondante, le taux de survie atteint 90 % grâce à une technique de plantation hydraulique plus efficace encore.

Croûte biologique artificielle

La Chine croit désormais sa sécheresse réversible et son désert boisable à l’infini. Pourtant, même mis face aux taux d’absorption de carbone de la « muraille verte », de nombreux scientifiques demeurent sceptiques devant la méthode chinoise géante. Les cultures manquent de diversité pour résister aux parasites. L’eau des sous-sols est trop faible pour faire perdurer naturellement la forêt artificielle. Et l’effacement du désert modifie le cycle de l’eau et génère des pluies qui ne finissent pas sur le sable mais à des milliers de kilomètres de là.

Pour résoudre leurs propres antinomies, les ingénieurs des Trois Nord ont créé un nouveau miracle il y a moins de deux ans : une croûte biologique, parvenant à transformer le sable froid en sol fertile en l’espace de 10 mois. La technique consiste à déverser une peau de cyanobactéries, d’algues, de champignons, de lichens, de mousse et de micro-organismes pour faire vivre un peu de humus au milieu du désert. Certaines cyanobactéries libèrent alors des toxines dont les effets sont encore méconnus à échelle gigantesque. Mais c’est encore un problème pour demain. Aujourd’hui, le problème du verdissement éclair et de l’humus artificiel tient, paradoxalement, à son efficacité. La Chine du gigantisme demeure, malgré toutes les nuances de vert qui s’y associent, une affaire économique et commerciale. La suite logique du désert vert est agricole. La mixture de croûte biologique chinoise tiendra bientôt dans une bouteille prête à l’export pour exploiter le Sahara et le reste du monde en voie de désertification.

Les oasis au milieu des sables arides sont des bénédictions que beaucoup de fictions se sont chargées d’entretenir, mais le désert est loin d’être un espace vert dont l’ultime accomplissement humain serait de se remplir d’une vie plus humide. Le désert a son propre écosystème et participe aussi aux équilibres planétaires. Ses poussières, emportées par les vents, réfléchissent une partie du rayonnement solaire, influent sur les nuages et transportent du fer et du phosphore nécessaires aux océans. Et même sans arbre, son sol stocke du carbone. En transformant la moindre étendue de sable en forêt ou en terre agricole, la Chine ne fait que reproduire son erreur du dernier siècle : négocier avec la nature comme on gère un problème d’ingénierie. À l’heure des feux et des vagues de chaleur, l’intuition n’est pas franchement tendance, mais il existe bel a bien quelques déserts à protéger.

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