La scène tangue doucement. En plein milieu de la mer du Nord, dans un amphithéâtre de marbre éclairé comme aux Oscars, Nicole est très solennellement invitée à monter sur l’estrade. Elle se lève, radieuse dans sa tunique zébrée, harangue la foule et envoie une pluie de baisers à ses fidèles supporters, Cathy, Yves et Marianne, qui applaudissent à s’en décrocher les phalanges. Puis un chanteur d’opéra en veste de velours se lance dans une interprétation très personnelle de La Vie en rose. Une tour Eiffel dans un écrin de roses surgit sur un écran derrière lui. Situation irréelle. Sous nos pieds, 700 m d’eau noire et froide nous isolent du reste du monde. Ce soir, Nicole est la reine. Son royaume est flottant et climatisé. Parmi les quelque 3 800 passagers du Costa Favolosa, c’est elle, explique l’animateur au micro, qui a effectué le plus de croisières. Et pour cause : la septuagénaire vit à bord des paquebots. Comme ses compagnons, tous retraités, elle est une passagère « back-to-back » : elle enchaîne les séjours en mer sans descendre du bateau. Plus confortable, plus amusant et moins cher qu’une résidence pour seniors, à quoi elle oppose crânement sa forme olympique. Moins écologique, aussi.
« Cadeau ! » chuchote Nicole en revenant de la scène. Quand elle glisse entre mes mains sa récompense, un petit pendentif Costa Club en cristal, je devine qu’au contact de cette bande-là, la distance journalistique sera difficile à maintenir. J’ai beau savoir que les quelque 200 navires de croisière répertoriés en Europe émettent autant de CO2 en un an que 50 000 trajets Paris-New York en avion, il y a quelque chose dans leur urgence de vivre qui dépasse ma propre expérience du temps qui passe. Qui en dit long sur ce que la société fait à nos aînés, aussi.
Un monstre de strass et de marbre
Le navire est parti la veille au soir du port de Hambourg. Des grues et des conteneurs comme un gros tas de Lego en métal. Mamie Dédée m’a serré fort la main. Ma grand-mère de poche, haute de 1,50 m, avec son franc-parler et son léger accent normand, se relève comme elle peut des deux décennies de deuil qui ont suivi la mort de mon grand-père. À 75 ans, elle s’accroche à ses enfants et peine à trouver un équilibre et son autonomie. Je l’ai embarquée dans ce reportage pas comme les autres pour que sa retraite casanière m’aide à comprendre ce qui motive cette bande de jouisseurs à élire domicile dans ce que je pensais n’être qu’un centre commercial insubmersible. À l’embarquement, on a découvert le Costa Favolosa et son luxe trop ostentatoire pour être crédible. Un monstre de strass et de marbre, long de 300 m et haut de 13 ponts, sympathiquement désuet, clinquant comme pas possible. « C’est complètement kitsch, mais j’adore », sourit Nicole. À bord, 8 restaurants, 13 bars, 2 discothèques, 2 piscines, 1 toboggan, 1 casino, des boutiques de parfums, de vêtements. « Ne dis surtout pas que je suis en vacances. J’ai une maison, mais c’est une résidence secondaire. Ici, ce bateau, c’est chez moi », plastronne Nicole.
On la retrouve au bar à l’arrière du bateau. Ancienne comptable puis skippeuse, la retraitée a effectué sa première croisière à la faveur d’une promotion, il y a une vingtaine d’années, fuyant la promiscuité des catamarans et des voiliers. « Un déclic », se souvient-elle. Depuis, elle passe entre huit et neuf mois en mer, ne retournant chez elle, dans sa petite ville du Sud, que pour régler les affaires courantes. « Avec l’âge, la sécurité, c’est important, explique-t-elle. Chez moi, je suis si isolée. Depuis mon divorce et mon déménagement dans le Sud, je connais combien ? trois, quatre personnes dans mon village. Si je tombe dans les escaliers, je peux rester longtemps à me dessécher avant que quelqu’un me trouve. Alors qu’ici, je suis entourée. J’ai toujours au moins le cabinier qui vient taper à la porte deux fois dans la journée. Si tu as un problème de santé, tu es pris en charge très rapidement. Il y a l’hôpital, tout ce qu’il te faut. » Elle marque une pause. « Je n’ai pas envie d’être dans une résidence pour seniors avec tous ces vieux. Peut-être que je finirai ma vie sur les bateaux Costa, à acheter une cabine, comme les Italiens. » Je regarde ma grand-mère : « Ça te dirait, Mamie ? » « Certainement pas ! J’ai besoin d’être chez moi ! »

L’équipe de passagers back-to-back se donne rendez-vous tous les soirs, à 17 heures, juste avant le dîner, qu’on prend à bord « avec les poules », comme dirait mamie Dédée. De sacrées personnalités. La mélancolique Cathy, 68 ans, divorcée et survivante d’un cancer du sein. Yves, 75 ans, joyeux luron mélomane, un des meilleurs violoncellistes de France, si ce n’est du monde. Sa compagne, Marianne, est la cadette : une petite jeune de 62 ans, brillante agrégée de latin, jadis reconvertie dans la concession automobile. Elle souffre de dépression et de clinophilie – un trouble caractérisé par le fait de vouloir rester couchée. Enchaîner les croisières lui permet de voyager depuis son lit. Tous ont au compteur au total une demi-douzaine de tours du monde. « Tu te souviens, lors de l’escale à l’île de Pâques ? » « Le plus magique, c’est l’arrivée à Sydney avec l’opéra… » « Et les aurores boréales, en Norvège ! » Impossible d’évacuer la question qui fâche : quid de l’écologie ? « Costa fait des efforts sur l’énergie propre, avance Nicole. Mais quand tu vois ces usines avec les fumées noires, ou ce que dégagent les ferrys… » Marianne renchérit : « Ma fille m’a dit que certains jeunes viennent aux ferias de Nîmes depuis l’Irlande pour 37 euros… Ces jeunes qui nous bassinent avec la consommation vertueuse sont les mêmes qui consomment de la fast-fashion et se meublent chez Ikea. Moi, j’ai été parmi les premières à vendre des voitures électriques. L’avion, je ne le prends plus. » « Je ne suis pas spécialement écolo, concède Nicole. Je veux dire, dans ce cas, on ne part plus en voyage, on ne mange plus de viande, on ne respire plus, on ne fait plus rien. »
« Tu ne peux plus t’arrêter »
Au réveil, le Costa Favolosa a mis le cap sur l’Écosse. Journée en mer. La pluie ruisselle sur les hublots. Impossible de mettre le nez dehors. Nicole est invitée à un cocktail VIP réservé à une poignée de passagers triés sur le volet. Des octogénaires blanchissants paradent dans leur costume-cravate aux côtés de leur épouse tout en perles. La voyageuse est reçue et saluée comme une vedette. Le commandant et ses seconds défilent sous un ciel de faux diamants, tandis que les musiciens entonnent un air connu de La Traviata. « Salute ! » lance le commandant, repris en choeur par l’assemblée. Mamie Dédée est émue. « Je ne suis pas très à l’aise dans des événements comme ça. C’est une chance inouïe de vivre ça ! », souffle-t-elle, les joues roses. Les passagers reçus ce jour ont tous plus de 140 000 points sur leur carte Costa Platinium, le maximum qu’il est possible d’engranger. Cela équivaut à un minimum de 1 400 nuits à bord. Combien sont-ils à vivre dans ces croisières éternelles ? Quelques centaines ? Nicole en rencontre de nouveaux à chaque voyage. Elle s’offre, force de la fidélité, une vie de faste dont elle ne pourrait jamais rêver sur terre. Avec une retraite de 500 euros, des revenus locatifs de 2 000, elle dépense environ 12 000 euros par an pour ses séjours en mer, nourrie, logée, une bouteille de champagne et un bon pour le spa offerts par la compagnie. Le système s’autoentretient : plus les clients réservent de croisières, plus ils bénéficient d’avantages et de promotions, et moins leurs séjours leur reviennent cher. « Une fois que tu es dans le système, tu ne peux plus t’arrêter. » Sur la scène éclairée par des projecteurs violets, une chanteuse de blues moulée dans sa robe à paillettes s’époumone comme à Broadway. Il est 11 heures du matin. « Bienvenue dans ma life ! » flambe Nicole, pas peu fière, en levant son verre.
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La nuit tombe. J’ai insisté pour que Mamie me rejoigne sur le pont supérieur du navire pour profiter de la vue. La lune est ronde comme une pièce de monnaie oubliée dans le ciel. « C’est comme un coucher de soleil mais à l’envers », glisse Dédée. Elle ne sait pas à quel point elle a raison, dans cette croisière où les règles de l’existence s’inversent, puisque les lois du réel ne s’appliquent plus à bord. Alors qu’on passe l’essentiel de sa vie à chercher à se nourrir et à se divertir, le plaisir est ici servi sur un plateau. Sédentarité absolue, et pourtant on va toujours quelque part. Car ces passagers ne mettraient pas un pied dans un hôtel-club à terre.
20 heures. Au pont 3, une centaine de petits vieux se déhanchent sur Abba comme une armée d’oursons recrutés pour une comédie musicale, eux-mêmes loin du monde et des regards. Personne ne juge personne. Plus tard dans la soirée, en arpentant les coursives de ce colosse de marbre aseptisé, je me demande si on peut vraiment vivre au large, excusé de la marche du monde, en route pour une destination finale qui n’arrive pas, par simple goût du confort. L’essentiel doit être ailleurs.
Cette semaine, sur le site de charlie, retrouvez le journal de bord de Coline Renault
Et la semaine prochaine, dans le journal, les deuxième épisode du reportage : « Barrage contre la solitude »
7 months ago
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