La face cachée de la « vanlife » que personne ne veut voir

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Victimes de leur succès, les camping-cars, vans et fourgons aménagés font face à des réglementations de circulation et de stationnement de plus en plus contraignantes en France. Cette intolérance latente incite les acteurs du secteur des véhicules de loisir aménagés à promouvoir une image plus désirable de leurs utilisateurs, ce qui renforce la marginalisation des plus précaires d’entre eux, à l’image de Nono, dont nous avons suivi la descente aux enfers sur une année. Immersion de l’autre côté d’Instagram. 

En France : tendances et résistances

Mai 2021. Le parking de la plage de Cénitz à Guéthary, au Pays Basque, est rempli de camping-cars, vans et fourgons aménagés en tous genres. En cette sortie de troisième confinement, l’air a un parfum de fête, un apéro s’est improvisé face à l’océan et tous les utilisateurs de véhicules aménagés présents en ce jour se sont mis en cercle pour trinquer à l’été qui arrive.

Au milieu du brouhaha, Nono, de son vrai prénom Arnaud, se distingue par son sourire jovial, sa voix enrouée et sa canette de 8.6 à la main. Tous les habitués de Cénitz le connaissent. Habitant dans son Volkswagen T25 blanc en compagnie de sa chienne Muxu depuis huit ans, il a eu le temps de sillonner toute la côte basque mais c’est ici, sur ce petit bout de plage tranquille à l’accès discret, qu’il a ses habitudes. 

À l’intérieur de son fourgon qu’il a aménagé lui-même, les murs sont recouverts de messages aux écritures bigarrées : « Nono is love », « Merci Nono pour cette super journée », « Arnaud, le troubadour de Cénitz, si on ne l’avait pas, il faudrait l’inventer ». C’est précisément pour cette convivialité et « la possibilité de faire de belles rencontres » que Nono, quarante ans, a décidé de vivre à temps plein dans son véhicule, à la suite d’une rupture qui l’a fait quitter son logement en 2013. À l’époque, ce surfeur chevronné employé dans le recyclage de plastique appréciait la liberté que lui permettait ce mode de vie, changeant de spot de surf et de paysage au gré de ses envies. Peu à peu, la précarité s’est insinuée dans sa vie, mais Nono a pu y faire face justement grâce à son fourgon et un entourage aux petits soins. 

A l’intérieur de chez Nono @DianeMicouleau

Au cours des deux dernières années, Nono a remarqué que les adeptes des véhicules aménagés se sont multipliés de façon exponentielle, comme en témoigne le public présent ce jour-ci sur le parking de Cénitz.

« Des gens qui vivent ou voyagent en camion, il y en a toujours eu, mais là ça a un atteint un niveau jamais vu ! » s’exclame-t-il.

En effet, la crise du coronavirus et les confinements successifs ont incité de nombreux Européens à opter pour des vacances en camping-cars, vans ou caravanes, permettant d’être à la fois libre de ses mouvements et de rester à distance des autres, comme le démontre le reportage Le boom des camping-cars de Arte, diffusé en 2021. Et les chiffres le confirment : en 2020, le nombre d’immatriculations annuelles de véhicules aménagés en Europe avait doublé par rapport à 2010 et constituait un record pour la cinquième année consécutive.

La France représente le second marché le plus important du continent avec une augmentation de plus 49% des ventes de véhicules aménagés d’occasion entre 2020 et 2021

Mais la vie en camping-car ne fait pas uniquement de l’œil aux touristes. Beaucoup d’autres ont choisi de quitter leur logement et leur routine pour vivre l’aventure en van à temps plein, à l’image de Philippe, un « parisien stressé » qu’une équipe de France 2 a suivi en 2020, alors qu’il plaquait tout pour une vie de nomade : « Fini de subir les horaires, les bouchons et les contraintes » assène le commentateur, Philippe a décidé de « sortir du carcan du travail et de la consommation » afin de « redonner du sens à son existence ».  

Cette philosophie de vie qui aimerait s’inscrire en porte-à-faux du système séduit surtout parce qu’elle apporte une réponse à une quête existentielle et à une perte de sens amplifiées par les crises qui se succèdent. Célia Forget, anthropologue spécialiste des cultures de la mobilité, estime que :

« la mobilité constitue un moyen d’exprimer un désir de construire un parcours de vie singulier, un devenir, pour des individus tentant d’échapper à une certaine désillusion envers la société dans laquelle ils vivent ».

Si l’enthousiasme pour les camping-cars, les vans et les fourgons aménagés est largement partagé, il n’est pas du goût de toutes les mairies, dont certaines voient d’un mauvais œil ces arrivages massifs de véhicules imposants dans les lieux les plus attractifs une fois les beaux jours arrivés. On note une tendance à la hausse des politiques d’accueil des zones touristiques qui consiste à limiter le stationnement de ces véhicules par le biais d’arrêtés municipaux, d’installation de portiques de hauteur et de panneaux d’interdiction de stationner. Ce constat est partagé par nombre d’utilisateurs et acteurs du secteur au point que deux médias nationaux se sont intéressés au problème au début de l’année 2022

Stationnements à la plage @Tobias Tullius/Unsplash

Cependant, les interdictions s’avèrent souvent être illégales : selon le Code de la Route, les portiques de hauteur ne peuvent être utilisés que pour signaler un obstacle tel qu’un pont, et les interdictions de stationner doivent se fonder sur le gabarit et la masse des véhicules, non pas sur leur caractère aménagé. Le Comité de Liaison du Camping-car, syndicat des camping-caristes, se charge d’informer les mairies du caractère abusif de leurs réglementations et de saisir la justice si besoin pour les rappeler à l’ordre. Certaines communes résistent néanmoins, à l’instar de Riquewihr en Alsace qui a détourné la réglementation des zones agricoles pour empêcher la circulation des véhicules aménagés, ou Biarritz qui a été condamnée par le tribunal de Pau pour avoir refusé de retirer ses panneaux d’interdiction aux camping-cars

La côte basque, bien qu’elle soit loin d’être la seule à avoir étendu ces interdictions, est régulièrement citée en exemple. Sur le parking de la plage de Cénitz à Guéthary, Nono désigne du menton la barrière de hauteur limitée à 1m90, ouverte en hors saison et scellée en été : « On en voit de plus en plus ici. Au début c’était sur une plage, puis une deuxième, et maintenant ça touche toutes les plages ».

Ce que confirme Florian, un jeune gestionnaire en location à Bidart qui, comble de l’ironie, a décidé de vivre à temps plein dans son Peugeot Boxer après avoir perdu son emploi pendant la crise du coronavirus : « Depuis quatre ans les interdictions sont en nette augmentation sur la côte basque. Ici, on assiste à un véritable embourgeoisement et les propriétaires privés n’hésitent pas à s’accaparer l’espace public. À Saint-Jean-de-Luz, j’ai déjà été chassé et menacé par un propriétaire alors que je stationnais légalement dans la rue devant chez lui ». 

De leur côté, les riverains reprochent aux utilisateurs de véhicules aménagés de vider leurs eaux grises et noires n’importe où, d’abandonner leurs déchets et de participer au désordre public : « Ce n’est qu’un prétexte » se défend Florian pour qui les incivilités sont l’affaire de tous, même s’il reconnait que « certains nomades n’ont pas les codes, ils ne communiquent pas et vont faire leurs besoins dans des buissons ».

Cette méfiance à l’égard des camping-cars, vans et fourgons aménagés propre à l’Europe est presque inexistante au Canada et aux Etats-Unis où les interdictions sont rares et l’accueil de ces véhicules favorisés. Selon l’anthropologue Célia Forget, tout est une question d’imaginaire : « En Amérique du Nord, il y a une forte culture du tourisme automobile. De plus, le rêve américain a valorisé l’idée de réalisation par la route, avec les pionniers mais aussi tout le mouvement des beatniks avec Kerouac ». 

Californie @
Benjamin Zanatta/Unsplash

Alors, pourquoi l’Europe se montre-t-elle aussi hostile ? Deux hypothèses peuvent être établies. Tout d’abord, selon Célia Forget, « la notion de nomadisme en Europe est historiquement associée aux gens du voyage, connotés à tort négativement », car associés au vagabondage et à la délinquance. Sur les forums, dans les conversations, voire des interviews, la référence aux gens du voyage revient régulièrement pour expliquer la mésentente entre les pouvoirs publics et les véhicules aménagés. Néanmoins, pousser plus loin l’assimilation serait se méprendre, car les gens du voyage ont longtemps existé dans un champ juridique à part des autres résidents mobiles et nombre d’entre eux sont sédentarisés et cantonnés à des aires d’accueil aux conditions déplorables voire dangereuses pour leur santé

Une seconde hypothèse se trouve dans l’association aux travellers, plus connus sous le nom de « teufeurs » en France, des voyageurs en camion qui ont pour habitude de se réunir en groupe dans de vastes espaces afin d’organiser des fêtes illégales, appelées rave ou free party. Formant périodiquement de véritables communautés autonomes et marginales, les teufeurs sont associés à l’assistanat et à la consommation de drogues, ce qui pousse l’opinion publique à les rejeter. Témoignage de la répulsion que cette contre-culture peut provoquer, en 1985, dans l’Angleterre de Thatcher, un convoi de 500 travellers se rendant à une réunion annuelle à Stonehenge fut brutalement interrompu par 1400 policiers dans une répression violente qu’on nomma « The Battle of the Beanfield » et qui tua le mouvement dans l’œuf

Aujourd’hui, cette image d’outsiders colle toujours à la peau des résidents mobiles, du moins tant qu’ils n’entrent pas dans les cases acceptées par la société néolibérale.  

 

De la contre-culture à la marchandisation du soi 

Septembre 2021. Sur le parking de la plage de Cénitz, une nouvelle barrière abaissée à 1m80 a remplacé la précédente. Soudée et par conséquent indémontable, elle s’impose en arche de fer contre les véhicules les plus massifs en toute saison. Le fourgon de Nono n’est plus là, ses 2m35 de hauteur ne sont plus acceptés nulle part. Le troubadour a dû quitter la côte et ses amis pour s’exiler dans les Pyrénées, à proximité d’un petit village touristique, mais suffisamment enfoncé dans la forêt pour demeurer à l’abri des regards. Comble du luxe, il dispose de toilettes et de douches publiques à l’eau froide. 

Nono dans ses Pyrénées @DianeMicouleau

Sans emploi depuis 4 ans, il attend la guérison de sa cheville fracturée suite à un accident en deux roues pour reprendre le travail. Il adopte un second chien, Roks, qui avec Muxu lui tiendra chaud en hiver. Sur l’application collaborative park4night, qui répertorie les lieux de stationnement et de bivouac pour les voyageurs motorisés, le lieu où Nono s’est installé fait l’objet de commentaires expliquant, en substance, que le lieu serait très agréable si seulement ce sans-abri et ses chiens n’y avaient pas élu domicile… Pour l’instant, personne ne lui a formellement demandé de quitter les lieux, mais Nono doit composer avec les préjugés qui l’entourent : « J’arrive toujours à m’intégrer avec les locaux, à me faire connaître, mais il n’empêche qu’on me considère comme un clochard ou comme un punk à chien, et franchement ça blesse. »

Les acteurs du secteur des véhicules de loisir aménagés ont bien compris qu’il fallait changer cette mauvaise réputation ou tout du moins s’en éloigner le plus possible. L’idée de promouvoir une image plus désirable de leurs utilisateurs a fait du chemin depuis quelques années. Le Comité de Liaison du Camping-car, qui s’échine à vouloir « casser les préjugés sur les camping-cars », a rôdé son discours autour de la classe sociale de ses utilisateurs : « Les territoires ont tout intérêt à valoriser l’accueil des camping-caristes » affirme Hervé Gautier, secrétaire général du CLC.

« On parle d’une clientèle majoritairement composée de CSP+, qui se déplace surtout pour les vacances et qui a un fort pouvoir d’achat à hauteur de 30 euros par jour et par personne, avec, il faut le dire, un ticket d’entrée très élevé pour l’achat de leur véhicule. » Un public apte à consommer donc, ayant largement les moyens de stationner dans une aire de camping-car payante ou un camping si besoin y était, mais aussi propre sur lui, dans les normes, autour duquel le CLC conseille de ne pas se regrouper – afin d’éviter la confusion avec les gens du voyage et travellers évoqués dans l’épisode précédent.  

Représentant un public plus jeune que les camping-caristes, Vanlife, les nouveaux nomades est un « feel good movie » français produit en 2021 par Les Coflocs, une boîte de création de brand content, et soutenu par de nombreux acteurs du marché de la vanlife en Europe tels que Michelin, park4night, Volkswagen Véhicules Utilitaires ou Liligo. Pendant une heure vingt, les deux réalisateurs font le portrait de dix « nouveaux nomades » attachants vivant l’aventure de la vanlife aux quatre coins du monde, à coup d’images léchées de véhicules vintage sur fonds de paysages époustouflants et de phrases inspirantes pour les âmes romantiques et intrépides.

Type de représentations de la vanlife répandues sur les réseaux sociaux  @Daniel J. Schwarz/Unsplash

Cette esthétisation du mode de vie nomade est l’essence même de la vanlife, nommée ainsi d’après un hashtag posté en 2011 sur le réseau social Instagram par l’influenceur Foster Huttington. Le mouvement s’est ensuite étendu et internationalisé de manière tentaculaire au point qu’on compte début 2022 plus de 12 millions d’occurrences du hashtag #vanlife sur Instagram, pour seulement 4 millions en 2019.

Parmi les valeurs que les vanlifers autoproclamés sur Internet prétendent incarner se trouvent celles d’une vie à rebours de la société de consommation, plus ascète, décroissante, écologique. Ils vantent volontiers un quotidien proche de la nature, voire primitif, comme ce couple interviewé par Brut déclarant avoir le sentiment de vivre à un rythme « plus naturel » : « on se lave quand c’est vraiment nécessaire, on ne mange pas toujours trois repas par jour ».

Mais malgré leurs aspirations contre-culturelles, les adeptes de la vanlife continuent d’une certaine façon de correspondre aux attentes et aux normes de la société néolibérale. Ils sont issus de classes relativement privilégiées disposant fréquemment – du moins pour cette catégorie se revendiquant de vanlifers – d’un capital économique suffisant pour acheter et aménager un véhicule, parfois en ayant toujours un domicile à côté. La plupart ne s’aventure jamais en marge de leurs privilèges ; blancs et hétérosexuels, ils possèdent un passeport autorisant une grande mobilité et ont un emploi qui leur permet de travailler à distance et d’investir dans leur mode de vie, leur confort ou de capitaliser. Ils sont connectés, ce qui est d’ailleurs la condition de revenus pour certains, car ce qu’on appelle précisément la vanlife s’accompagne d’un phénomène de « marchandisation du soi » sur les réseaux sociaux par la voie de contenus qui cherchent à attirer des clics et des abonnés. Des réflexes parodiés par la série humoristique Broute :

Comme le résume l’anthropologue Célia Forget : « La construction d’une histoire personnelle devient un projet de consommation qui s’intègre pleinement dans les schémas néolibéraux que les nomades numériques prétendent initialement rejeter »

Pour Raúl, nomade saisonnier de 31 ans vivant dans son van depuis huit ans, la vanlife est précisément la raison pour laquelle l’hostilité grandit envers les résidents mobiles : « Le mouvement de la vanlife nous dessert. C’est un effet de mode : tout le monde trouve que c’est cool, parce que ça l’est, alors tout le monde le fait, ce qui provoque de l’intolérance, des règles, des interdictions et progressivement cette pratique se transforme en business ». 

Raul nomade saisonnier qui déplore les dérives d’une tendance de la vanlife @DianeMicouleau

Nono, qui ne capte presque aucun réseau perché dans sa montagne, est bien loin de s’afficher sur Instagram avec son camion. Lui aussi voit d’un mauvais œil ceux qui sont attirés par la vie en van pour les mauvaises raisons : « Il y en a qui achètent des camions alors qu’ils n’ont rien à faire dedans. Ils les achètent pour faire les bobos, pour rester dedans et ne parler à personne parce qu’ils ont peur. Ils me voient avec mes chiens et ils me rejettent, mais en fait c’est eux qui ne créent pas de lien avec le lieu dans lequel ils sont. Au final c’est moi qui ai la mauvaise réputation et c’est eux qui prennent ma place. » 

Si le désir d’une vie libre et à contre-courant est louable, sa représentation idéalisée par les acteurs économiques du secteur semble conduire un certain public, parfois privilégié et individualiste, à empiéter sur le terrain des plus démunis.  

 

Sous le vernis, la précarité des invisibles

Mai 2022. Depuis qu’il est stationné dans les Pyrénées, le fourgon en panne de Nono n’a pas bougé d’un iota, si bien que les souris ont investi ses placards. Un ami à la rue lui a confié ses deux chiens, ils sont désormais quatre à lui tenir compagnie. Nono est heureux, affirme « vivre au paradis » au cœur de la nature, néanmoins il le reconnaît : sa situation s’est considérablement dégradée. Il se félicite de vivre dans son camion car les charges sont trois fois moins importantes que dans un logement classique, cependant il affirme qu’avec le RSA il n’a pas assez pour vivre : « Au dix de chaque mois je suis déjà à sec. Alors je suis bien obligé de chiner, je cueille des champignons pour les revendre, je demande aux gens du village s’ils ont besoin d’un coup de main, parfois je dois aller dans des abbayes pour avoir à manger ». 

Isolé au fond de son sentier de montagne, Nono est contraint de marcher plusieurs kilomètres sur des chemins caillouteux pour aller faire les courses, ce qui n’arrange pas l’état de sa cheville. Son futur employeur refuse de l’embaucher tant qu’il n’aura pas guéri de sa blessure. Les nerfs à vif de ne pouvoir travailler, Nono noie sa frustration dans l’alcool et alimente malgré lui sa mauvaise image. Les promeneurs se plaignent de lui auprès des gendarmes qui, s’ils ne l’ont pas encore délogé, laissent planer la menace comme une épée de Damoclès. Un mois plus tôt, la mairie a fermé l’accès aux toilettes et douches publiques pour la première fois depuis leur construction, ôtant pour de bon à Nono ce qui lui restait de dignité : la propreté. 

Nono et sa chienne Muxu, fidèle protectrice et chauffage en hiver @DianeMicouleau

Pour une minorité de personnes, la vie en véhicule aménagé n’est pas une réponse à une quête de sens, mais une véritable solution de logement. Sans son camion, Nono serait aujourd’hui probablement à la rue, au même titre que Christophe, un chauffeur de poids-lourds de 45 ans, qui a été contraint de quitter son logement en 2008 après une succession d’ennuis professionnels et financiers : « Je n’avais plus rien sauf ma voiture. Au début je dormais dedans mais avec l’hiver j’ai préféré l’échanger contre un camion. Depuis 14 ans, vivre dans mon véhicule me permet de lutter contre ma précarité » explique-t-il.

Un cas similaire a été médiatisé à Nantes avec Yves, « l’homme à la camionnette bleue » qui, grâce à la mobilisation des habitants du quartier où il stationnait depuis six ans, a trouvé un logement. Désormais rangé, Yves a choisi d’offrir son véhicule à une autre personne sans domicile fixe, faisant du camion un véritable sas d’adaptation entre la rue et l’habitation conventionnelle

Combien sont-ils, comme Nono, Christophe ou Yves, à habiter leurs vans parce que cela est toujours mieux que de dormir dans la rue ? Il est presque impossible de le savoir car cette population est extrêmement diversifiée dans ses conditions de vie et ses parcours. En outre, il semblerait que les résidents mobiles à temps plein soient un point aveugle des organismes de statistiques en France.

En 2018, le recensement de l’INSEE regroupait dans une même catégorie les sans-abri, les mariniers et les résidents d’habitats mobiles – gens du voyage inclus – et les estimait au nombre de 141 736. Ce chiffre témoigne d’une incohérence de taille puisque, l’année précédente, la Gendarmerie nationale recensait plus de 300 000 personnes pour les gens du voyage uniquement. Seule l’enquête Logement réalisée en 2013 a quelque peu appréhendé ce public spécifique, en indiquant que plus de 280 000 personnes ont déjà eu recours à une habitation mobile faute de logement adapté

L’une des rares sources d’informations à ce sujet en Amérique du Nord est le livre de la journaliste Jessica Bruder Nomadland, véritable immersion auprès de victimes de la crise des subprimes de 2008 ayant choisi la vie en van par impossibilité d’accéder à un logement classique. L’adaptation cinématographique par Chloé Zhao récompensée aux Oscars en 2021 a pour qualité de mettre en avant des personnages non-blancs et féminins ; invisibles parmi les invisibles.

Néanmoins, en dehors de ces initiatives, les expériences des nomades précaires restent largement méconnues. « Il y a une grande différence entre ceux qui vivent dans des véhicules aménagés pour des raisons financières, qu’on a du mal à recenser et à rendre visible, et la population de vanlifers qui est à l’inverse très visible » souligne Célia Forget. 

Vues sous cet angle, les interdictions de stationnement semblent surtout participer à la précarisation des plus démunis. En effet, en les tenant à l’écart des villes, ces mesures les empêchent d’accéder aux centres d’activité professionnelle et aux lieux de socialisation, comme le déplore Christophe : « L’ennui c’est que les pouvoirs publics n’ont pas compris qu’il y a des gens qui vivent en camion pour faire face à leur précarité. Ils ne s’intéressent pas aux parcours qui poussent à adopter ce mode de vie. Maintenant, si tu ne peux plus entrer dans les villes, si on t’interdit de t’y garer, comment tu fais pour aller chercher du travail ? » 

Criblé de dettes et dans l’attente d’un nouvel emploi, Christophe s’est trouvé une place dans un coin de campagne, sur le champ d’un agriculteur qui lui a donné la permission de stationner. « Vivre en retrait dans la nature, j’aime ça, mais le contact humain et le travail me manquent », admet-il. L’éloignement et l’isolement provoquent une misère sociale et émotionnelle, comme l’avoue Nono à demi-mot :

«Je souffre de n’avoir personne à qui donner de l’amour. On n’est pas fait pour vivre seul. Heureusement que j’ai mes chiens.»

Chantal*, propriétaire d’une résidence secondaire de plusieurs hectares sur la côte landaise, se plaint à nous au sujet d’un jeune couple de marginaux vivant en camion chez son voisin. Alors qu’elle nous conduit jusqu’à leur emplacement, nous nous apercevons qu’ils se trouvent à plusieurs centaines de mètres de sa propriété et qu’elle ne les voit pas depuis chez elle. Lorsque nous lui demandons pourquoi leur présence la dérange autant, elle répond : « Mais enfin, on ne peut pas vivre comme ça ! » 

Cette exclamation est lourde de sens et témoigne bien de ce qui relève de l’acceptable aux yeux des privilégiés. Vivre dans des véhicules chers et payer l’équivalent d’un loyer en campings et aires de camping-cars est acceptable. Tenter l’aventure d’une vie sur la route, tout en incarnant des normes dominantes et en faisant de ses expériences un produit de consommation, est acceptable. Mais tous les autres, les renégats, les marginaux, ceux qui vivent sur le fil grâce à leurs camions, ceux-là dérangent. Dans le film Nomadland, l’héroïne est régulièrement abordée par des personnages qui insistent pour qu’elle se trouve un « vrai logement », quitte à ce que ce soit dans un motel miteux ou chez des membres de sa famille avec qui elle s’entend mal. Leur intention est la même : ne pas la laisser vivre « comme ça », à s’exhiber dans des conditions de vie déplorables. Se sont-ils demandés si elle avait vraiment le choix ?  

La crise du logement et la paupérisation font rage de part et d’autres de l’Atlantique. En Californie, ce sont désormais des étudiants qui dorment en van pour pouvoir couvrir leurs frais de scolarité. En France, Christophe s’inquiète pour son avenir : « Ma vie de nomade m’a aidé à bricoler mais tout devient plus cher et je n’y arrive plus. Je vieillis et les hivers sont rudes dans mon camion. » Nono, de son côté, estime que la bataille des nomades invisibles est perdue : « Ils ont gagné, ils ont réussi à nous diviser. Je peux mourir dans mon camion, on s’en rendra compte un mois après ». 

– Diane Micouleau

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