Vous êtes Russe, en couple, et avez entre quatorze et dix-sept ans ? C’est le moment de prouver au gouvernement que vous aimez votre pays et que vous êtes prêts à participer au renouvellement de la population. Pour ça, c’est simple : faites des gosses ! D’autant que votre effort sera récompensé financièrement. Depuis plusieurs semaines, certaines régions de la Russie offrent en effet de l’argent aux adolescentes pour donner naissance et élever des enfants. Une somme alléchante : plus de 100 000 roubles, soit près de 1 100 euros, dans une Russie où le PIB par habitant équivaut à moins de 10 000 euros, en 2024. À titre de comparaison, pour la même année en France, ce même PIB s’élevait à 40 000 euros.
La mesure financière russe, purement nataliste, n’est pas une première. D’autant que « le problème démographique a préoccupé Poutine depuis qu’il est arrivé au pouvoir », souligne la directrice du Centre Russie/Eurasie de l’Ifri, Tatiana Kastouéva-Jean. À savoir, depuis le début des années 2000 donc. « Dans l’un de ses premiers discours devant le Parlement russe, il disait déjà qu’il fallait contribuer à l’essor de la démographie, que c’était l’avenir du pays », poursuit-elle. C’est pour cette raison que plusieurs projets nationaux sur ce sujet ont vu le jour en Russie. La création de crèches, des allocations sociales et financières pour les familles nombreuses, l’interdiction du mouvement LGBTQIA + – comme si, par magie, les personnes allaient arrêter d’être homosexuelles et faire des enfants – et le plus emblématique, le « capital maternel ». Sous la forme d’une allocation fédérale, il s’agit d’une mesure issue du plan de soutien aux familles, aux mères et aux enfants, introduite en 2007. Elle était destinée à l’origine au deuxième enfant mais désormais, la somme financière, intéressante pour les futurs parents habitant dans les régions périphériques des grandes villes, se voit attribuer dès la première naissance.
Une natalité en berne
Il faut dire que la Russie connaît un taux de fécondité historiquement bas. Alors que ce taux s’élevait à 1,73 par femme en 1991, il est descendu à 1,41 en 2023. Une baisse inquiétante, qui s’éloigne un peu plus des 2,05 naissances nécessaires par femme, pour garantir le renouvellement des générations. Problème, cette crise démographique est véritablement « structurelle » pour Tatiana Kastouéva-Jean. La situation économique désastreuse, due à la chute de l’URSS au début des années 1990, mêlée à l’abandon des programmes d’aide sociale, adorées par les communistes, expliquent le début de cette crise.
Et même si la récession démographique est un phénomène international, ce qui distingue un peu plus la Russie du reste du monde, c’est « le trou dans la pyramide des âges » auquel elle doit faire face, constate le démographe Laurent Chalard. « Les générations en âge d’avoir des enfants dans les années 1990 n’étaient déjà pas beaucoup. Logiquement, elles n’ont fait que très peu d’enfants. Aujourd’hui, ces enfants ont grandi mais se retrouvent, à leur tour, peu nombreux », continue-t-il. Ainsi, de plus de douze millions de jeunes entre quinze et dix-neuf ans en 2001 dans le pays, ils étaient seulement 7,8 millions l’année dernière, d’après Rosstat, l’agence fédérale russe des statistiques.
En plus de ces obstacles, le démographe Laurent Chalard confirme que la mortalité est plus importante en Russie que dans d’autres pays. Réduisant, par effet domino, l’espérance de vie, à la fois des hommes et des femmes. « Pendant très longtemps, les conséquences de l’alcoolisme ont miné les hommes. En plus de ça, les conditions de travail dans l’industrie, un secteur particulièrement ancré dans le pays, accentuent ce phénomène », détaille-t-il à Charlie. Et même si les femmes contrôlaient déjà leur fécondité au temps de l’URSS, elles n’utilisaient pas encore les méthodes contraceptives modernes comme la pilule – car américaine – mais plutôt grâce à l’avortement. Ainsi, « certaines femmes pouvaient réaliser jusqu’à quatre ou cinq avortements au cours de leur vie », relate le démographe. Un nombre élévé donc qui, de fait, entraîne des conséquences inévitables sur leur santé et réduit aujourd’hui le nombre de femmes en âge de procréer. Le pire, pour Tatiana Kastouéva-Jean, c’est que « tout en ayant ce problème démographique considérable, Poutine a quand même déclenché la guerre en Ukraine. » Car cette situation ne fait qu’aggraver ces problèmes.
La volonté d’un retour aux valeurs traditionnelles
Des hommes actifs partis au front, des retraités de plus en plus jeunes, une population qui ne veut que très peu d’immigration… pour pallier le désintérêt des Russes pour la natalité, Vladimir Poutine et son gouvernement se sont rabattus sur ce qui fait recette chez les extrémistes : le retour aux valeurs traditionnelles. « Ce qu’il faut comprendre c’est que Poutine et ses alliés veulent faire une révolution conservatrice en Russie », explique le démographe. Un « Travail, Famille, Patrie » pétainiste à la sauce russe en somme. Des discours qui révèlent d’ailleurs la crainte du gouvernement russe d’une perte de légitimé géopolitique et économique. Surtout quand on se trouve à côté du géant chinois. « Poutine, comme la plupart des grands chefs d’États internationaux, considère que pour être une grande puissance, il faut avoir une taille démographique minimum. Et si la Russie s’affaiblit, alors elle risque de perdre sa place dans le cadre de la hiérarchie internationale », souligne Laurent Chalard.
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À vrai dire, il y a bien eu un pic des naissances dans le pays à la fin des années 2000 et au début des années 2010, grâce au capital maternel mais, comme le précise Tatiana Kastouéva-Jean, « c’est un pic qui rapproche seulement le calendrier des naissances. C’est-à-dire qu’une femme qui veut avoir des enfants les aura plus tôt, en se disant, tant qu’il y a cette mesure financière et que je peux gagner un peu d’argent, je le fais. » Mais ça ne veut pas dire que ces femmes souhaitent construire une famille nombreuse. Au grand dam de Poutine, qui, dans un discours en décembre 2023, se souvenait, avec mélancolie des sept ou huit enfants présents autrefois par famille.
Or, les deux chercheurs s’accordent sur une chose : la vision nataliste des dirigeants russes est en décalage avec la réalité de la société actuelle. La Russie n’est, certes, pas étrangère à la modernité et aux révolutions féministes, qui mettent d’abord en avant la carrière professionnelle et le bien-être des femmes, plutôt que leurs qualités maternelles, mais les valeurs conservatrices restent toutefois profondément ancrées au sein de la population. « L’État ne peut plus contrôler les naissances, estime Laurent Chalard, c’est même contre-productif. Le désir d’enfant est avant tout personnel. » En ce sens, la spécialiste de la Russie juge d’ailleurs antinomique le fait de verser de l’argent à des jeunes filles mineures pour qu’elles tombent enceintes. En effet, selon un récent sondage, publié par le Centre russe d’études de l’opinion publique, la population est divisée sur la question. 43 % y sont favorables et 40 % autres, au contraire, désapprouvent. Rien d’étonnant pour la chercheuse qui évoque le stigmate d’une « honte sociale » : « Normalement en Russie, les enfants, c’est quand on est majeur et marié. Alors une écolière qui fait l’amour et qui, en plus, tombe enceinte, c’est catastrophique. » En Russie et ailleurs, les politiques natalistes ont toujours une même cible : les femmes.
7 months ago
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