C’est plus fort que nous, le temps, comme l’espace, inspire toujours un petit quelque chose que l’on dirait d’immuable. Ça vous fiche le vertige, ou ça vous rassure. N’empêche que dans ce tic-tac souvent silencieux qui nous suit et nous ordonne, il y a l’idée d’une constante. Le genre que l’on glisse dans une formule physique avec un grand « T » et puis basta. Pourtant, Einstein est passé par là. En 1905, dix ans avant sa grande « générale », le moustachu fait paraître sa « théorie de la relativité restreinte » qui postule, pour la première fois, à un temps relatif. Le grand « T » s’effondre alors en une pâte molle capable de se dilater ou de se contracter en fonction de la vitesse. Encore un vertige. Et voilà tout un pan de la physique de Galilée envolée.
Et l’on pensait notre affaire réglée en un « e = mc2 » ? Depuis des mois maintenant, les scientifiques racontent que nos jours rétrécissent significativement en raison d’une accélération jamais vue de la vitesse de rotation de la Terre. À leur tour donc, les horloges ramolliraient et l’on ne devrait rien à Dali. On dirait alors que c’est encore un pas grand-chose. Et à raison : on parle d’à peine plus d’une milliseconde de perdue par jour en moyenne. Reste que pour les gardiens du temps comme Christian Boizouard, astronome spécialiste des variations de rotation de la Terre à l’observatoire de Paris, « ce qui est remarquable c’est que pour la première fois, la durée du jour de rotation de la Terre devient légèrement inférieure au jour atomique ».
Une seconde de plus ou une de moins ?
Comprenez, depuis que l’homme tente de mesurer le temps, c’est la révolution de la Terre qui s’est toujours imposée comme le cycle de référence pour établir la durée du jour. Puis, se faisant, on a fini par trouver plus précis : les cycles de la Lune ou de Jupiter, l’oscillation des cristaux de quartz soumis à un champ magnétique dans les années 1930, et enfin, la fréquence de vibration des électrons d’un atome, considérée comme presque parfaitement immuable. Depuis lors, le temps atomique ne dit qu’une chose : il y a 86 400 secondes dans une journée. Mais puisque le « temps universel coordonné » (UTC) est toujours aligné sur les cycles de rotation de la Terre, il faut, chaque année, réfléchir à ajuster ces 86 400 secondes atomiques à la vitesse de rotation de la Terre.

« Et c’est moi qui m’en occupe », nous a glissé Christian Boizouard, effectivement membre du « service international de la rotation terrestre et des systèmes de référence », le seul à pouvoir mettre une pichenette dans nos aiguilles si la terre ralentit ou accélère sa rotation. C’est la petite tradition qui s’était installée depuis 1972, la terre ayant tendance à tournoyer moins vite de jour en jour – de l’ordre de 2 millisecondes -, tous les 500 jours environ les ingénieurs du temps ajoutaient une « seconde intercalaire » dans le temps universel pour réaligner la planète dans l’espace. À ce moment-là, les horloges internationales affichaient un bizarroïde « 23h59m60s » avant de passer à minuit. Or, depuis 2016, ce n’est plus jamais arrivé. « Jamais, rapporte ainsi Christian Boizouard. Jamais, lorsque l’on a inventé l’UTC, personne n’avait envisagé qu’un jour la rotation de la terre s’accélère au point de rattraper le temps atomique, voire de le dépasser. »
Jusqu’alors, la marche du temps était à la décélération. D’après des observations géologiques et l’analyse de la décomposition de certains fossiles, on dit notamment qu’autrefois, il y a 430 millions d’années de ça, l’année contenait 420 jours – la planète parvenant à tourner 420 fois sur elle-même le temps de son tour du soleil. Quand Christian Boizouard le raconte, l’affaire paraît bien obscure : une histoire de « bulbe de marée » qui tenterait de « se réaligner sur la direction de la Lune » venant ainsi exercer une « force contraire au sens de rotation de la Terre » la freinant « à la longue ». Le « bulbe de marée », c’est cette bosse d’océan – une marée haute ni plus ni moins – qui se crée par interaction gravitationnelle lorsque la Terre fait face à la Lune. Or, comme lorsqu’un patineur s’engage dans une toupie infernale dans laquelle la moindre excroissance ralentit ses tours, la terre se trouve freinée par sa bosse de marée. Puis, avec le temps, ça empire. Le bulbe se déplaçant dans le sens opposé de la rotation terrestre à mesure que la révolution de la Lune autour de la Terre prend du retard sur celle de la rotation de la Terre.
« On est toujours incapable de savoir ce qu’il se passe sous nos pieds »
Seulement, si aujourd’hui les forces s’inversent et la Terre ne fait qu’accélérer de façon constante depuis une vingtaine d’années – à en croire les archives du site spécialisé TimeAndDate -, ce n’est pas parce que la lune s’éloigne de nous mais pour « des raisons assez obscures », admet Christian Boizouard. À vrai dire, on n’en saurait pas grand-chose. « Pour une fois, on suppose que l’explication ne viendrait pas des interactions gravitationnelles mais très certainement du centre de la terre », songe-t-il. L’hypothèse tient à une « probable décélération du noyau fluide » – la boule de fer en fusion comprise entre le noyau solide et le manteau terrestre – , qui mènerait à un « coulissement du manteau », et donc à une accélération de la rotation de la Terre. Mais l’on n’en sait rien. Tout au plus dispose-t-on de quelques ondes sismiques pour le supposer, rien d’autre.
C’est l’impasse géologique. « Aujourd’hui, le paradoxe de nos connaissances en termes planétaires c’est que l’on a beau pouvoir voir très loin dans l’espace jusqu’aux confins de l’univers et au rayonnement cosmologique, on est toujours incapable de savoir avec précision ce qu’il se passe en dessous de nos pieds à plus de 12 kilomètres de profondeur [soit le forage le plus profond jamais réalisé, ndlr] », assure notre astronome du temps.
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Du reste, quant à la question de savoir si l’on pourrait bientôt retirer une seconde au temps universel coordonné pour le réajuster à notre folle allure de rotation, Christian Boizouard, estime qu’il est encore un peu tôt. Il laisse au noyau un dernier sursis « d’ici 2030-2032 » pour s’assurer que la dynamique est réellement durable. Qui sait, peut-être aussi que d’ici là nos activités terrestres auront renversé les forces ? Car oui, même si l’anthropocène – soit l’ère géologique des êtres humains – est toujours difficile à avaler et reconnaître pour certains, l’homme parvient bel et bien à s’immiscer dans le jeu des forces planétaires à la faveur de construction démesurée et d’accélération du changement climatique. Depuis 2005, notamment, la NASA surveille l’impact du barrage géant Chinois des Trois Gorges et ses 40 000 milliards de litres d’eau de contenance. Et c’est établi : le jour dure soixante milliardièmes de secondes plus longtemps lorsque le réservoir du barrage est rempli. Or, depuis cet été, la construction de son semblable, au Tibet, a commencé et prévoit une contenance plus démesurée encore. À ces coups de frein, s’ajoute enfin celui de la fonte des glaces qui aplanit la Terre en ses pôles et participe du ralentissement de sa rotation. C’est donc ça de courir après le temps ?
7 months ago
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