Charlie Hebdo : Pourquoi avoir voulu faire cette bande dessinée ? N’a-t-on pas déjà tout dit sur Jeanne d’Arc ?
Benoît Springer : Nous nous sommes lancés dans ce projet d’une part pour déposséder l’extrême droite qui, depuis de nombreuses années, s’est octroyé cette figure et, d’autre part, pour pouvoir montrer à quel point Jeanne d’Arc est un personnage fascinant. Je ne suis pas certain que l’on ait vraiment tout dit sur elle, comme en témoignent les aspects de sa personnalité que Séverine Lambour, scénariste et coloriste de la bande dessinée, a réussi à mettre en lumière et qui ne sont pas systématiquement soulignés dans les différentes interprétations que l’on a étudiées. Dans ces dernières, Jeanne d’Arc est trop souvent érigée en symbole. Avec cet album, nous avons essayé de rendre un hommage à Jeanne en la présentant réellement comme elle était, loin des représentations mystiques actuelles.
Comment avez-vous travaillé pour réaliser cette bande dessinée ? Était-ce compliqué de naviguer entre toutes les sources existantes, et parfois contradictoires ?
Séverine Lambour : J’ai lu énormément d’ouvrages sur elle, mais, effectivement, c’était laborieux ! Il a fallu croiser de nombreuses sources et, parfois, faire des choix concernant des lieux ou des dates qui manquaient de précision. Ce qui m’a frappée, en revanche, après certaines lectures ou visionnages de films, c’est à quel point Jeanne d’Arc a toujours été glamourisée. On la voit jolie, toute fine… À travers cette bande dessinée, on a donc voulu montrer que c’était avant tout une femme qui était comme elle était, en l’occurrence ronde et sans cou, ainsi qu’elle est décrite dans des textes en latin. Ce n’est pas pour l’amoindrir, évidemment, que l’on souligne ses traits, mais pour la faire sortir de cette simple image de dévote qu’on lui a collée. Jeanne n’était ni folle ni hystérique. Elle était une femme avant tout.
Jeanne d’Arc ne ressemblait donc pas à Sandrine Bonnaire, qui l’interprète dans le film de Jacques Rivette Jeanne la Pucelle, sorti en 1994 ?
Benoît Springer : Certainement pas, si on en croit les textes de l’époque, qui la décrivent comme ayant un « physique paysan », ou les registres, qui nous apprennent sa taille grâce à la confection d’une robe, et qui ont permis aux chercheurs d’estimer qu’elle mesurait entre 1,60 m et 1,65 m. Ces éléments très concrets nous ont permis d’avoir des informations sur son physique, ils m’ont grandement aidé pour le dessin. Je me suis naturellement amusé à la caricaturer, mais sans jamais chercher à la ridiculiser.

En étudiant son histoire, avez-vous appris des faits qui vous ont étonnés ?
Séverine Lambour : J’ai été amusée d’apprendre qu’elle avait eu un petit copain (rires). Je n’en avais jamais entendu parler. Ça n’a évidemment pas été le grand amour, mais tout de même, il aurait pu se passer quelque chose de beau entre eux !
Benoît Springer : Ce qui a retenu mon attention, c’est sa capacité à affronter des situations extrêmement lourdes et compliquées, surtout lors de son procès, où elle a subi un réel acharnement. Du haut de ses 19 ans, cette gamine a répondu la plupart du temps sans flancher à des ecclésiastiques, des docteurs en théologie et, plus globalement, à des dizaines d’hommes en train de la juger et d’essayer de la coincer par tous les moyens. Elle a tenu tête, même si on la sent fragilisée, par moments, et elle a répondu souvent de manière très pertinente. C’est cette intelligence et cette force de caractère qui m’ont impressionné.
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Pourquoi, selon vous, Jeanne d’Arc est-elle devenue le symbole de tout et n’importe quoi, particulièrement pour l’extrême droite ?
Benoît Springer : Jeanne d’Arc est une icône populaire que tout le monde connaît et qui parle à tout le monde. Le Rassemblement national en a fait un symbole patriotique, alors même que, lorsque l’on se penche sur son histoire et, d’une manière plus générale, sur son siècle, faire de Jeanne d’Arc une patriote n’a absolument aucun sens ! La notion de France telle qu’on la connaît de nos jours n’existait pas à cette époque, et Jeanne d’Arc n’était pas nationaliste. Elle était une croyante fervente, point barre. Ce qui l’a guidée, c’est sa foi en Dieu et le fait qu’elle ait une mission à accomplir pour Lui. L’utiliser en tant que symbole patriotique est, de ce point de vue, une absence de respect pour ce qu’elle était et ce qu’elle a fait. L’idée même de nation n’est d’ailleurs née dans la tête des Français que bien après cette période-là.
Vous avez choisi de titrer cette bande dessinée La Véritable Histoire de Jeanne d’Arc. Est-ce à dire que c’est quasiment un document historique ?
Séverine Lambour : En ce qui concerne les dessins et la documentation, le résultat est, je l’espère, suffisamment étayé. On a effectué un travail de sources considérable qui nous a permis d’être fidèles à l’histoire de Jeanne d’Arc. J’ai, personnellement, cherché à tout lire, afin de tout comprendre. J’ai même recopié des tas de documents plusieurs fois, dont la transcription de son procès, conservée dans les archives de la Bibliothèque nationale, pour pouvoir me les approprier et ainsi tirer quelque chose à raconter.
Quid des costumes ou du décor ? Sont-ils réalistes ?
Benoît Springer : Je me suis beaucoup servi des peintures médiévales et de vestiges encore existants. Pour tout ce qui concerne les objets ou les bâtiments, j’ai essayé de retrouver des descriptions ou des gravures. On sait, par exemple, qu’il y avait bien plus de forêts que de champs, au xve siècle, ce qui m’a permis d’imaginer les décors. Pour certains édifices, j’ai dû les créer uniquement à partir de plans, en imaginant les proportions pour les recréer en 3D. J’ai fait avec ce que j’ai pu trouver, en somme (rires). Néanmoins, en choisissant la caricature plutôt que le dessin réaliste, j’ai simplifié certaines apparences, notamment les armures, qui n’ont rien d’authentique.
Combien de temps avez-vous mis pour réaliser cette bande dessinée ?
Benoît Springer : Environ trois ans. C’est un travail qui s’est effectué case par case, c’est-à-dire qu’à chaque dessin il fallait vérifier précisément quel personnage était présent, recouper chaque information… On a aussi retravaillé la forme, tout en gardant des extraits originaux du procès et de ce qui s’y est dit, afin que l’album puisse rester accessible à tout le monde. Et on en est super fiers !
Propos recueillis par Lorraine Redaud

1 week ago
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