Il s’appelle Robert Launay. J’ai découvert son existence vendredi en feuilletant le journal Le Monde. C’est d’abord son visage qui m’a frappé : l’article s’accompagnait d’une photographie en noir et blanc de cet homme, et tout dans ses traits disait l’endurance du malheur. Des yeux d’une tristesse infinie, si petits qu’ils semblent se rétracter au fond des orbites pour se cacher, comme s’ils en avaient trop vu. Une bouche longue et plate, comme si la nécessité du silence avait avalé ses lèvres. De belles rides qui crevassent ses joues, exposant les profondes strates de temps qu’il a dû traverser.
Je me disais qu’un lourd silence donnait à ce visage sa beauté tragique : à sa manière de se retirer en lui-même tout en étant extraordinairement présent, robuste et figé comme de la pierre, on devine que l’épaisseur du silence qui l’habite veille sur des abîmes dont il est le gardien.
Je n’ai pas compris tout de suite qu’il s’agissait d’une page nécrologique. Sous le nom de Robert Launay, un sous-titre disait simplement : « Rescapé du camp de Dachau ». Puis, en lisant les cinq dates qui accompagnaient l’article, de 1925, année de sa naissance, à sa mort en 2025, j’ai réalisé qu’il avait presque 100 ans. J’ai relu la chronologie : 24 décembre 1925, naissance au Saulcy (Vosges). 24 septembre 1944, arrêté par les Allemands avec son père. 29 avril 1945, libéré du camp de Dachau (Bavière). 1953 : ramène au Saulcy les restes de son père, mort en déportation. 20 septembre 2025, mort à Saint-Parres-aux-Tertres (Aube).
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L’article que lui consacre Benoît Hopquin est bouleversant, le récit de sa vie, sec et terrible, modeste et désolé comme une lande, comme une page de Beckett, serre le cœur. Cet homme qui vient de mourir, on l’a toujours cru mort : les archives de la déportation disent qu’il n’a pas survécu à Dachau. Il était pourtant vivant, et tout l’extraordinaire de cette page du Monde, dont je ne me remets pas, consiste à redonner vie à un homme le jour de sa mort. À rendre justice à sa vie, mais aussi à reconnaître sa vraie mort.
Il a fait partie de ces résistants de la vallée du Rabodeau, dans les Vosges, qui, à l’automne 1944, tandis que les Alliés approchent de la porte de l’Alsace, sont raflés par les Allemands. Robert Launay et son père sont menuisiers dans le hameau du Harcholet. Tous deux sont déportés d’un camp à un autre, avec un millier d’autres hommes. Avril 1945, dernier transfert, vers Dachau : Robert Launay aide son père, Henri, à marcher, lui donne à manger de l’herbe, faute de mieux. Ils dorment serrés l’un contre l’autre pour se tenir chaud : « Il est mort dans mes bras », dira-t-il.
À la libération du camp, Robert Launay pèse 32 kg. Il rentre au pays, redevient menuisier et se mure dans le silence. En 1953, il retourne en Allemagne, retrouve le corps de son père, le ramène au village. Ils sont désormais enterrés ensemble.
7 months ago
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