« Laïcité à la corse », la nouvelle lubie insulaire de nos identitaires préférés

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Pour bien montrer qu’ils sont révoltés, une dizaine d’identitaires corses boutonneux jettent les feuilles de leurs cahiers dans un feu de palettes. Dans leur dos, accroché aux grilles de leur établissement, un drap blanc sur lequel on déchiffre : « Terra Corsa, terra cristiana ». Au premier abord, ils ont l’air plutôt inoffensifs. Pourtant, mardi 14 octobre, ces minots tentaient avec leurs manifestations d’empêcher l’État de retirer une croix catholique, installée illégalement à Quasquara, petite bourgade en pierres grises de Corse-du-Sud.

Quelques jours plus tôt, le 10 octobre dernier, le tribunal administratif de Bastia avait annulé la décision de Paul Antoine Bartolozzi, maire de ce petit village corse. L’édile refusait d’arracher, comme la loi l’oblige, une croix installée en 2022 sur le domaine public à l’entrée de sa commune. Que n’avait pas fait le tribunal bastiais ! De concert, les nationalistes, les cathos, l’extrême droite et les indépendantistes ont emmené une partie des Corses en croisade contre la loi de 1905. Au fond, nombreux sont ceux qui, depuis leur île, rêvent d’imposer à la métropole une « laïcité à la corse ».

La laïcité ne s’accorde pas

Le premier pourfendeur de la loi de 1905, c’est bien sûr le cardinal corse François-Xavier Bustillo. Pour ce haut gradé de l’Église, la laïcité s’accorde d’un adjectif. Lorsqu’elle lui déplaît, elle est « sectaire ». Lorsqu’elle se plie aux lois du Saint-Esprit, comme en Corse, elle est « apaisée ». Derrière ces circonvolutions grammaticales se cache en réalité la volonté de redéfinir le cadre de la loi, et d’ériger des passe-droits sous couvert d’une culture fantasmée.

Pour mieux comprendre, il faut lire les intellectuels nationalistes de l’île de Beauté. Dans le sillage du cardinal, on retrouve donc Jean-Guy Talamoni, ancien président de l’Assemblée corse, aujourd’hui habilité à diriger des recherches au sein de l’Université de Corse. Dans un article publié en février dernier dans la revue Lumi, ce dernier définit la « laïcité corse » comme située entre une laïcité « de combat à la française » et « la laicità à l’italienne ». Chez nos amis transalpins, on considère notamment la croix catholique comme « apte à véhiculer les valeurs constitutionnelles de la tolérance ». Première nouvelle.

En France, la laïcité ne s’accorde pas. « Il y a la laïcité de la loi, point. Et la loi est la même pour tous : à Paris, à Melun ou dans un village corse, puisque, jusqu’à preuve du contraire, la Corse fait partie de la République française », décrypte Iannis Roder, agrégé d’histoire et Directeur de l’Observatoire de l’éducation de la fondation Jean Jaurès. Clair, net et précis. En réalité, la suroccupation de la question religieuse sur l’île cache autre chose. Selon l’historien, on assiste aujourd’hui à une reconstruction identitaire autour de la question de la laïcité : « Le christianisme devient une colonne vertébrale symbolique d’une culture qui, dans les faits, se délite », analyse-t-il. Pour ce qui est de l’usage de la langue insulaire, Iannis Roder ne fait pas si bien dire. En 1977, près de 80 % des Corses parlaient un dialecte de l’île, selon l’Insee. Un chiffre tombé à 64 % en 1995, avant de passer en dessous des 50 % à l’aube des années 2000.

Un État frileux

Il est évident que la culture corse ne se résume pas au catholicisme. Dans une lettre adressée l’année passée au Cardinal Bustillo, le communiste Ange Rovère écrivait que « l’unité culturelle catholique », à laquelle se réfère l’évêque, n’est qu’une composante de l’identité corse au même titre que « la laïcité ou l’attachement aux services publics, vecteurs essentiels de la démocratie française ». D’ailleurs, lorsque naît en Corse le mouvement nationaliste moderne dans les années 1970, la question religieuse n’existait même pas : « Le coeur du combat, c’était la langue et la culture », rappelle Iannis Roder.

Mais, comme toujours avec la Corse, l’État chie dans son froc de peur de réveiller les passions autonomistes. Après la polémique de Quasquara, il aura suffi de trois feux de palettes devant les lycées, et d’une pétition n’ayant même pas dépassé les 50 000 signatures, pour qu’Éric Jalon, le préfet de la région, négocie avec le maire de la commune pour trouver une solution. « Concrètement, la croix va être déplacée de quelques mètres, peut-être sur une parcelle privée achetée à cet effet. Mais elle restera visible », détaille à Charlie Sébastien Quenot, maître de conférences à l’Université de Corse et responsable de l’équipe « Identités, cultures et processus de patrimonialisation ».

Les Corses jouissent d’ailleurs des largesses politiques de tout bord lorsqu’il s’agit de laïcité. Chaque 18 mars, à Ajaccio, « les élus s’installent au premier rang dans la cathédrale pour assister à Madunucci en l’honneur de la Vierge Marie. Si vous vous en prenez à cette forme d’accommodement raisonnable, électoralement vous avez tout à perdre », enfonce Sébastien Quenot. Des bigoteries corses dont l’État s’accommode volontiers. Après tout, la paix sociale n’a pas de prix.

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