On a toujours une guerre de retard. Ainsi, face au bellicisme ouvertement assumé de Vladimir Poutine, l’Union européenne – et avec elle la plupart des pays qui la composent – ne sait pas par quel bout attraper le problème, y compris militairement. Certes, on peut juger rassurant de se dire qu’il est possible de vitrifier une métropole et sa région avec un seul missile nucléaire et qu’on possède dans ses silos de quoi détruire 20 fois la planète. Mais en attendant d’en être là, il faut tout de même réagir quand vos cieux sont envahis de drones plus que suspects contre lesquels on n’a jusqu’ici rien prévu. L’UE se réveille donc en sursaut, en espérant que sa longue grasse matinée sur les questions de défense n’ait pas de funestes conséquences
Le 16 octobre, Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie de l’Union, déclarait que se doter d’une défense antidrone face à Moscou n’était « plus une option ». Quelques jours plus tôt, c’est Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, qui promettait de dresser d’ici à 2030 un « mur antidrone » sur le flanc est. Il faut dire que ces dernières semaines, le ciel européen était chargé : des centaines de drones non identifiés ont survolé des grands aéroports et des infrastructures stratégiques civiles ou militaires en Pologne, en Roumanie, en Belgique, au Danemark, en Allemagne…
Construite comme un territoire de paix
En Allemagne, plus de 536 vols de drones non autorisés ont été recensés par les autorités ces trois derniers mois… La majorité au-dessus d’infrastructures stratégiques : hôpital, centrale électrique, raffinerie, entreprise de construction navale, base ou installation militaire, siège du gouvernement régional… Sans oublier l’aéroport de Munich, paralysé en pleine Fête de la bière. Les 9 et 10 septembre, quand une vingtaine de drones ont survolé la Pologne, la défense aérienne du pays les a abattus, sans chichi. Mais cela comporte des risques : les débris tombent – et s’il s’agit d’un drone militaire de plusieurs mètres d’envergure, ça peut faire des dégâts sur des zones habitées -, les drones peuvent être chargés d’explosifs… Et encore faut-il les repérer à temps, ces engins potentiellement hostiles. Pour l’instant, par la force des choses, ce sont les Ukrainiens qui ont le plus d’expérience en la matière. Or même eux laissent passer près d’un quart des drones russes qui pilonnent leur territoire.
Pour les Allemands, l’équation est encore plus compliquée. Conformément à la Constitution, en temps de paix, l’armée ne peut intercepter ou abattre une cible sur le territoire national que si elle survole un site militaire. Seule la police peut descendre ces drones, et seulement en cas de menace grave pour la sécurité publique. Sauf qu’elle n’est pas équipée pour ça. D’où, gros débat en perspective sur une loi éventuelle autorisant la Bundeswehr à s’en charger. Débat en outre très politique, et pas seulement outre-Rhin. Car une guerre, fût-elle larvée, nécessite de nommer un adversaire. Et tout le monde ne souhaite pas nommer la Russie de Poutine. C’est le cas à l’extrême droite, bien sûr, mais aussi parfois à gauche, au nom du pacifisme, ou, pour certains, d’une empathie prononcée pour les régimes musclés.
C’est toute la difficulté de l’exercice. L’UE s’est pensée et construite comme un territoire de paix. Outre le fait qu’elle a toujours tergiversé et repoussé aux calendes grecques la création d’une force de défense commune, préférant s’en remettre à l’Otan – donc au blindage américain hérité de la Seconde Guerre mondiale -, il lui faut aujourd’hui aller contre sa propre nature. La première mue qu’elle doit accomplir, c’est préférer la cohésion à la concurrence, fût-elle libre et non faussée. Si elle veut avoir un avenir, elle va devoir apprendre, d’urgence, à faire enfin de la politique.
6 months ago
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