Le mécanisme de la poésie

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C’est un enfant de 7 ans qui inquiète ses parents. Il est très distant et il ne parle pas beaucoup, m’expliquent-ils. Et quand il parle, c’est pour donner des instructions, voire des ordres. À l’école, cette position l’isole. Il s’exprime avec des mots détachés : il ne fait pas des phrases articulées.

C’est un cas extrême, mais nous sommes tous sur cette pente, à parler de plus en plus en lignes de code, identifiés que nous sommes à nos ordinateurs, avec lesquels nous passons plus de temps qu’avec des humains. Nous communiquons davantage que nous parlons. Nous passons nos journées à envoyer des textos et des mails, autant de messages qui recouvrent nos paroles.

Nous recevons souvent les paroles de travers : nous sommes pris dans les malentendus quand nous parlons ; c’est ce qui fait le sel de la parole humaine, mais c’est ce que nous voulons corriger en informatisant tous nos échanges.

Pour ne pas être le jouet des machines, on pourra faire comme l’écrivain Georges Perec : jouer avec les machines, jouer vraiment avec elles, jusqu’à perturber leur langage. Nous disposons pour cela aujourd’hui d’un formidable mode d’emploi : les éditions Le Nouvel Attila publient un inédit de Georges Perec écrit en 1968 avec son ami et traducteur allemand Eugen ­Helmlé : Die Maschine – La Machine. Perec et Helmlé avaient imaginé une machine à décrypter la poésie. Ce texte précurseur interroge le potentiel créateur des ordinateurs jusqu’à ses limites.

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Jouer avec les machines

La Machine est une pièce radiophonique comprenant quatre rôles : l’unité de contrôle, nommée Erato – une voix féminine –, et trois processeurs, joués par d’autres acteurs – des voix masculines. La Machine va suivre cinq protocoles pour traiter un poème de Goethe, en l’occurrence le Chant du promeneur nocturne. Le protocole 0 est de nature statistique, il chiffre le matériau linguistique du poème. Le protocole 1 utilise le matériau linguistique présent dans le poème. Le protocole 2 transforme le poème selon différentes contraintes. Le protocole 3 examine les connexions possibles entre le poème et son auteur. Et le protocole 4 « est de nature essentiellement poétique : il confronte tout d’abord le poème avec le canon poétique mondial, pour en extraire finalement ce que l’on peut nommer le noyau essentiel de la poésie1 ».

Si la langue elle-même est le personnage principal de La Machine, ce texte ne décrit pas seulement le fonctionnement d’un ordinateur, mais montre aussi, « bien que de manière plus cachée et subtile, le mécanisme interne de la poésie ».

On peut écouter la pièce sur le site de la radio sarroise qui avait commandé cette mise en ondes : on y entend les jeux avec les phonèmes, même si l’on ne connaît pas l’allemand. L’algorithme littéraire de Perec cherche des assonances, des jeux avec les sons. En cela, il fait l’inverse de nos actuelles IA commerciales, qui fabriquent toujours plus de sens, toujours plus de connexions.

L’écriture pour la radio intéresse Perec au-delà de cette pièce : dans l’espace radiophonique, il aime « cette relation fragile et vitale que le langage peut entretenir avec la parole ». Avec son compère, il nous montre que l’on peut utiliser les machines autrement qu’en consommateurs passifs. L’enjeu est de taille ; il est clinique autant que politique : il s’agit de remettre la fonction poétique au cœur du langage ordinaire. Pas de jouer les poètes à tout bout de champ, non, simplement réintroduire un peu de jeu, dans un quotidien sursaturé de sens et de valeur.

1. La Machine, de Georges Perec et Eugen Helmlé, éditée par Valentin Decoppet et Camille Bloomfield (éd. Le Nouvel Attila).

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