« Pluralité de l’information », qu’on nous rabâche. La France, jure-t-on, pourrait compter sur ses dizaines de canards-radios-chaînes de télévision aux lignes éditoriales éclectiques pour faire vivre le « débat démocratique ». Pour « éclairer » l’électeur, le petit contribuable, le chômeur, la ménagère, avant qu’ils aillent tous communier aux urnes. L’idée est alléchante : offrir à qui veut bien les lire un affrontement idéologique salvateur afin qu’on puisse tous choisir, de manière – répétons-le – « ÉCLAIRÉE », nos prochains élus. Ça, c’est pour la théorie. Dans la pratique, c’est un peu moins idyllique, car les grands propriétaires de médias s’amusent à se refiler nos titres de presse hexagonaux comme des cartes Panini.
Car il paraît qu’un abordage se prépare. Le Parisien–Aujourd’hui en France pourrait passer sous pavillon bolloréen. Après Canal+, Europe 1, Hachette et le JDD, le milliardaire breton serait à la recherche d’un quotidien de référence pour compléter son empire médiatique. À en croire nos confrères du Nouvel Obs, les discussions sur un potentiel rachat du canard de Bernard Arnault, propriétaire du groupe LVMH, auraient repris cet été, lors d’une rencontre entre les deux oligarques à Saint-Tropez. Et qu’est-ce qu’ils ont bien pu se dire, les yeux dans les yeux, entre deux cocktails parasol de midinettes, les grands seigneurs de l’information ?
C’est simple : Bernard en a ras le bol de perdre 30 millions par an à cause de son journal de concierges. Pire : il s’exaspérerait, en privé, de cette rédaction de gauchistes, proche des idées de La France insoumise. Sans rire. Mais de tout cela, Vincent s’en tape. Le déficit chronique du journal ? Une bagatelle. Fort de ses 5 milliards de liquidités décaissables à tout moment, Bolloré a largement les moyens de mettre la main sur Le Parisien et ses 200 000 lecteurs quotidiens. Et pour ce qui est de la racaille trotskiste qui pullulerait dans les couloirs, il en fait son affaire. Toujours la même recette : une inflexion nette de la ligne éditoriale du journal – aujourd’hui de centre droit – vers une tambouille conservatrice, voire franchement réactionnaire ; et ils iront tous pointer à France Travail sans se faire prier.
Cartel des étiquettes chics
Mais attendez une seconde. Bernard Arnault, ce n’est tout de même pas Bolloré. D’accord, il a du fric – un sacré paquet, beaucoup de médias et une foi aveugle dans un marché libre, sauvage et mondialisé. Mais quel intérêt aurait-il à s’acoquiner avec le saint patron de l’extrême droite catholique ? Le business, voyons. Rappelons-nous que les libéraux, avant tout pragmatiques, ont toujours su adapter leur position en fonction des inclinations idéologiques de l’époque. Les grands capitaines d’industrie sont aussi de grandes girouettes. Car s’il ne s’exprime pas publiquement sur les sujets de société, force est de constater que Bernard Arnault n’a aucun problème à traiter avec Vincent Bolloré.
En juin dernier, Arnault a revendu les derniers 8 % qu’il possédait dans le groupe Lagardère, laissant de facto Bolloré souverain incontestable de l’entreprise. Deux semaines plus tard, LVMH décidait de placer son budget média Europe dans une filiale du groupe Havas, propriété du milliardaire breton. Et si ça ne suffisait pas à vous convaincre, rappelons que les publicités pour les marques du cartel des étiquettes chics (Dior, Celine…) trônent toujours dans les pages du JDD.
Nos confrères du Parisien, eux, attendent toujours de savoir à quelle sauce ils se feront avaler. Dans un communiqué publié le 9 septembre, leur société des journalistes évoque la « catastrophe » que constituerait un tel rachat. « Vendre cet héritage éditorial au groupe Bolloré reviendrait à livrer à une idéologie militante d’extrême droite un des grands quotidiens du pays, à appauvrir la pluralité de l’information en France », détaille le texte. Nous y revoilà : la « pluralité de l’information ». Car Le Parisien, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est un journal de qualité, populaire – ce n’est pas un gros mot -, qui participe activement à nourrir le débat public. Et pas à le pourrir, comme le souhaite Bolloré.
7 months ago
72


