Le syndrome Yigal Amir

7 months ago 53

Qu’est-ce qui pourrait mettre fin à l’affron­tement entre Israël et le Hamas ? Seuls les États-Unis seraient en mesure de forcer la main aux Israéliens, et seule l’Arabie saoudite pourrait faire de même avec le Hamas. L’Europe en est réduite à menacer d’embargo, de boycott, de reconnaissance de l’État palestinien et autres propositions sympas qui n’ont aucune chance de ramener à la raison deux camps aussi fanatisés l’un que l’autre. Pour que la morale retrouve sa place, encore faudrait-il qu’il en subsiste une trace dans la conscience des belligérants. Or il semble que depuis le 7 octobre 2023 elle a été bannie de ce conflit, où chacun est convaincu de défendre la survie de son peuple, et où l’éthique est devenue un aveu de faiblesse. L’Europe, avec ses beaux discours, fait figure de vieille demoiselle effarouchée par une bande de voyous qui s’entre-tuent sous ses fenêtres.

Qu’est-ce que le Hamas espérait obtenir de positif pour la cause palestinienne en perpétrant des actes de barbarie contre les ­kibboutz voisins de Gaza ? Plus d’un an et demi après, on cherche en vain des Israéliens qui accepteraient de voir créer sous leur nez un État palestinien. Il y en a de moins en moins. Or la création d’un État palestinien ne pourra se faire sans un minimum d’adhésion du peuple israélien. Pour les Palestiniens, le bilan est épouvantable non seulement sur le plan humanitaire, mais aussi sur le plan politique. Avec l’attaque du 7 Octobre, ils risquent de tout perdre face à un gouvernement israélien qui n’a plus aucun tabou et mène sa politique de représailles et de conquête débarrassée de toute considération morale.

Pour la cause

Ceux qui croient que la question de la légalité des actions de Netanyahou l’intimide se trompent. Qu’importent la CPI et ses poursuites. Quand Yigal Amir a assassiné Yitzhak Rabin, en 1995, il savait qu’il finirait sa vie en taule, mais il s’en foutait, car ce qui était essentiel pour lui, c’était que son geste crée une situation politique irréversible. C’est effectivement ce qui s’est passé. Le gouvernement israélien actuel raisonne de la même manière : seul compte le résultat politique, car il sera définitif, et qu’importent les conséquences juridiques. Ce raisonnement, tous les protagonistes de cette guerre l’ont adopté à un moment ou à un autre.

Depuis 1948, ce conflit nous a appris que la légitimité d’une cause n’est pas suffisante pour la faire triompher. Palestiniens et Israéliens sont chacun convaincus du bien-fondé de la leur. Encore faut-il qu’elle soit défendue habilement et qu’elle ne sombre pas dans l’extrémisme. Lors d’un reportage en Cisjordanie en 2001, des Palestiniens de l’OLP m’avaient dit qu’ils se battaient contre les Israéliens comme les résistants français l’ont fait contre les nazis. Avec ce parallèle, ils voulaient se convaincre qu’ils étaient du bon côté de l’Histoire. On pouvait les comprendre : quoi de plus légitime que le combat pour la liberté ? Mais n’est pas de Gaulle qui veut. À cette époque, des kamikazes palestiniens se faisaient sauter dans les autobus de Tel-Aviv. Je leur demandai en quoi de telles méthodes pouvaient faire avancer leur cause. Ils commencèrent par s’énerver, s’agitant sur leur siège en tirant nerveusement sur leur cigarette, puis finirent par concéder, en parlant des kamikazes, qu’ils « n’avaient que ça ». Cet aveu terrible m’avait profondément marqué. Poussés dans leurs retranchements, ils avouaient qu’eux-mêmes n’y croyaient pas.

Vingt-quatre ans après, qui pense sérieusement que l’attaque du Hamas du 7 Octobre a servi la cause palestinienne ? Bien au contraire, elle a mis la tête des Palestiniens sur le billot, et aujourd’hui, le bras de Netanyahou s’apprête à décapiter définitivement ce qui bouge encore de leur cause. Même avec deux États côte à côte, les provocations, les tirs de roquettes, les représailles et les bombardements continueront, mais cette fois, leurs victimes seront tuées « légalement », dans le cadre de deux États reconnus internationalement. Ce sera la seule différence. Deux sauvageries mises sur un pied d’égalité, conformément au droit international. État palestinien ou pas, Yigal Amir est devenu le modèle des acteurs des deux camps.

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