Combien coûtent nos petits amusements ? On ne parle pas là du vulgaire pognon, mais des objets. De la bagnole, fût-elle électrique, des machines à laver le linge et à le sécher, des lave-vaisselle, des fours, des micro-ondes, des tireuses à bière portables, des cafetières à expressos, des ordinateurs, des frigos, des chaudières, des téléviseurs, des téléphones portables, des trombones, des épingles, des clous et des vis, des couteaux, fourchettes, cuillères et même des pièces de 2 centimes d’euro. Tous coûtent en fait une fortune. Tous trimballent bien des malheurs, car on les sort d’abord de la terre, avant fabrication en série.
Ce qui a été décrit les semaines précédentes dans Charlie n’est donc qu’un début. Un en-cas. Un amuse-gueule. En mars 2025, l’Union européenne a dressé une carte de 47 projets « pour l’extraction, le traitement et le recyclage de terres rares et de métaux stratégiques en Europe ». Et, parmi eux, neuf en France, dont deux sites d’extraction de lithium : la mine d’Échassières, en Auvergne, vue il y a deux semaines, et un forage géothermique en Alsace.

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Un an plus tard, le 22 avril 2026, notre génial Macron partait en roue libre à l’occasion d’une visite sur le site de la mine d’Échassières. Cent cinquante projets industriels seraient réalisés, selon son expression, façon « méthode Notre-Dame », c’est-à-dire fissa, sans chipoter quant à la protection des écosystèmes et des hommes. Macron toujours : « Nous sommes une grande terre d’extraction et de transformation, et aux meilleurs critères internationaux. » L’exemple de Notre-Dame était d’autant mieux choisi que le chantier, en effet ultrarapide, a donné lieu à une prestidigitation d’anthologie. Car l’incendie d’avril 2019 a cramé les 400 t de plomb des toits et de la flèche. Qui, ayant fondu, se sont dispersées partout autour. Or le plomb est un si terrible toxique qu’une étude parue en avril 2018 dans The Lancet – ce n’est pas Mickey Parade – estimait qu’il tuait encore 412 000 personnes chaque année aux États-Unis. Mais pas en France, car le nuage de Notre-Dame, petit frère de celui de Tchernobyl, n’a laissé aucune trace nulle part. Paris vaut bien une messe, surtout si elle est touristique.
Les plages véritables mines d’or
Mais il n’y a pas que Paris. En Corse, la société Aurania Resources Ltd. explore en ce moment la possibilité de siphonner deux plages du cap Corse, celles de Nonza et d’Albu. Le projet est entre parenthèses compte tenu de l’opposition, mais il est toujours là, et le gouvernement se tâte. C’est tellement foldingue que l’on en rit nerveusement. Résumons. Aurania a son siège social au Canada, et elle est immatriculée aux Bermudes, douillet paradis fiscal.
Pour bien comprendre, il faut parler de la mine d’amiante de Canari, exploitée de 1949 à 1965, juste au-dessus des plages. La production du poison y est passée de 6 000 t par an dès 1950 à près de 30 000 t au début des années 1960. La mine a bien entendu tué ses ouvriers, mais aussi produit 12 millions de tonnes de déchets, dont des rebuts d’amiante. Qu’il a été plus économique de balancer à la mer depuis une falaise de 80 m de haut, via des toboggans.
Les plages de Nonza et d’Albu, artificielles, viennent de là, dans un mélange indémerdable d’un sable fait de résidus toxiques, dont l’amiante, et de beaucoup de… nickel. Tel est le but d’Aurania : récupérer le nickel, car il y aurait de quoi équiper 1 million de batteries de bagnoles électriques, pour un chiffre d’affaires de 450 millions d’euros sur dix ans. Mais comment faire ? Le projet, si on peut l’appeler ainsi, consisterait à aspirer le sable pollué par une suceuse – un énorme tuyau –, qui conduirait la prise sur une barge en mer. Le sable serait ensuite sommairement trié, et un système magnétique – un aimant – séparerait le nickel du reste. Stefan Ansermet, géologue à l’origine de toute l’affaire : « Ce projet est hors du commun, et justement, du point de vue écologique, extraordinaire. »
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Aurania a deux filiales en France. Corsica Ressources, pour le cap Corse, et Breizh Ressources, installé à Lorient, qui salive sans trop se faire prier sur son site Internet : « Le Massif armoricain est reconnu pour sa richesse en métaux tels que le tantale (Ta), le tungstène (W), l’antimoine (Sb), le zinc (Zn) ou l’étain (Sn). Ces métaux sont indispensables au développement des technologies modernes, y compris les véhicules électriques et les énergies renouvelables. »
Mais les ambitions d’Aurania vont bien plus loin. La société des Bermudes a obtenu trois permis exclusifs de recherches (PER) dans quatre départements de l’Ouest : Morbihan, Ille-et-Vilaine, Maine-et-Loire et Loire-Atlantique, en quête d’antimoine, d’argent, de bismuth, de cobalt, de cuivre, d’étain, de germanium, d’indium, de lithium, de molybdène, de niobium, d’or, de tantale, de tungstène, de platine, de plomb, de zinc, de terres rares.
Ces gens sont par obligation rusés. Ils savent qu’en Bretagne comme en Corse une éventuelle exploitation future conduirait à des jacqueries. Il faut donc, à ce stade, rassurer. Aurania fait croire qu’il ne se passera rien. Que ces permis sont là pour la connaissance. Stefan Ansermet, l’homme du cap Corse, à Ouest-France : « Même si les mines ne sont pas exploitées, les générations futures sauront quelles ressources minérales sont présentes dans le sol. »
Mais il n’y a pas que la Bretagne, et tant d’autres lieux en France. Il y a le monde, qui est un peu beaucoup le nôtre. Pour satisfaire nos appétits démentiels de milliards de milliards d’objets métalliques, les extractions mondiales ont quadruplé entre 1970 et 2020. Et cela s’accélère et s’aggrave chaque jour qui passe. La demande en minéraux comme le cobalt, le graphite, le lithium devrait augmenter encore de 500 % d’ici à 2050, comme l’écrit la Banque mondiale. En trente ans, il faudrait sortir autant de métaux que depuis le début de la présence humaine sur terre.
Le mensonge de la « transition énergétique »
Pourquoi cette ruée mondiale, mille fois plus puissante que celle vers l’or au xixe siècle ? Parce que l’industrie a trouvé un nouveau récit entourloupeur. Cette fois, il s’agit de réussir une « transition énergétique » qui ferait passer l’économie mondiale des combustibles fossiles – gaz, pétrole, charbon – aux métaux, de manière à électrifier tout et le reste.

Est-ce crédible ? Mais certainement. Autant que le fantasme d’un usage illimité de ressources dans un monde fini. Le comble, mais ce n’est même pas sûr, c’est que la Banque mondiale, qui soutient tant le grand désastre, a mangé le morceau dans un rapport de 2017 dont on extrait ceci : « Toutes les études portant sur les implications en matière de matériaux et de métaux pour l’approvisionnement des technologies propres s’accordent largement à dire que le développement de ces technologies entraînera une demande en matériaux nettement plus importante que celle générée par les mécanismes traditionnels fonctionnant aux combustibles fossiles. »
Traduction : pour stopper le dérèglement climatique, on va donc commencer par l’aggraver. Ça se tient. Selon les chiffres disponibles, il y aurait entre 12 563 mines actives dans le monde, en incluant les carrières. Ou 34 820. En 2021, les 40 plus grandes sociétés minières du monde ont vu leur chiffre d’affaires augmenter de 32 % d’une année sur l’autre.
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Sont-elles seules responsables ? Les mines de France et de Navarre d’hier, d’aujourd’hui et de demain ont montré et montreront qu’elles ne savent que détruire et tuer. Mais que celui qui roule ici dans une bagnole électrique ou change de smartphone plus souvent que de chemise se souvienne que, derrière, il y a l’esclavage des gueux, tout là-bas, si loin qu’ils ont disparu à l’horizon. Il n’y aura bientôt plus sur terre que des trous, reliés par des drones.
1 month ago
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