Les goguenards

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Quand j’ai envie de penser du mal des musulmans, ou des Arabes, ou des migrants, ou plus généralement des autres, je fais comme tout le monde : je regarde CNews. La chaîne est faite pour ça. Ça ne vaut pas La Chanson de Roland, mais il faut vivre avec son temps. Les clowns ont chassé les héros. Ils ressemblent au pire de nous-mêmes. Moitié auguste, moitié clown blanc, nez de gros rouge et blanche grimace : avec eux, on rit jaune. On jouit d’être menacé, assiégé. C’est nerveux, c’est cool.

Il est 12 h 30, ce 18 juin pas tout à fait 40. Sonia Mabrouk et ses piliers de plateau causent Iran, Israël, islam. Outre la patronne, quatre hommes et une femme. Des habitués, comme au bistrot. Peu importent les noms. Ce qui compte, ce sont les gueules et les coups de gueule. D’ailleurs, c’est l’heure de l’apéro. Il y a des jeunes, des vieux. Les vieux viennent ici finir leur carrière, recyclés : CNews est aussi une maison de retraite. Quand les pensionnaires parlent, ils ont quelque chose d’incontinent. Celui qui braille le plus est une femme. Sa fonction est de causer gras, rauque, sarcastique, avec l’oeil sauvagement pétillant. Elle est connue. Vous l’avez reconnue ? Je ne vous dirai pas son nom. Elle doit en être au troisième pastis, au moins mental. Elle venge chaque jour à sa façon, en graillonnant, la mort du héros franc face aux Sarrasins. D’autres, sur le plateau, le font autrement, par tirades, ou en simili-experts. Ils se relaient, se complètent, jouent parfois la dispute, comme lorsqu’un clown donne un coup de pied à l’autre. Musique de chambrée, de cirque.

Je prends ma vieille édition de poche de La Chanson de Roland, en français rénové : « Roland sent que la mort est proche ;/La cervelle lui sort par les oreilles./Il prie pour ses pairs, que Dieu les appelle,/Et pour lui-même, il implore l’ange Gabriel./Il prend l’olifant pour n’encourir aucun reproche. » Sonia reprend l’olifant, à propos de « la longue histoire de la France avec les mollahs ». En replay, le lendemain, elle parle par-dessus ce banc-titre : « Le coût de la submersion migratoire ». Elle a une « perle » à nous montrer. Sourires goguenards de la troupe. Je n’aime pas beaucoup cet adjectif, « goguenard », mais il correspond à ce que je vois. Les habitués du café Mabrouk sont goguenards. Des goguenards en goguette.

La perle de Giscard

La patronne récapitule, avec un sourire entendu, les faiblesses coupables de Giscard : « Pour contrer l’URSS, Paris, qui espérait aussi des contrats mirifiques, a misé en retour sur un religieux, pas n’importe lequel : Khomeyni. » Le 1er février 1979, « l’instauration de la dictature religieuse commence, vous vous en souvenez, sur une image bien étrange : celle d’une foule d’hommes en noir prosternés devant les couleurs de la France – ou du moins, celles de l’avion Air France, qui ramenait le nouveau maître du pays ». Il revenait de Neauphle-le-Château, dans les Yvelines, où « il s’était installé avec un visa de touriste. Il n’avait même pas eu besoin, écoutez bien, de demander l’asile politique, puisque le président Valéry Giscard d’Estaing lui avait reconnu automatiquement ce… statut ! ».

Maintenant, la « perle ». On est en novembre 1978. Khomeyni, exilé en France, comme tous les fous, dit exactement ce qu’il va faire, et, comme tous les fous, personne ne semble le croire. Un journaliste de 31 ans, Patrick Poivre d’Arvor, se lève et demande : « Monsieur le président, est-ce que la liberté de parole dont bénéficie l’ayatollah Khomeyni équivaut, de la part du gouvernement, à une neutralité bienveillante à son égard, ou est-ce que le gouvernement soutient toujours le régime du chah d’Iran ? » Question grammaticalement bien posée et politiquement justifiée. Réponse de Giscard : « Le gouvernement n’a pas à intervenir dans les affaires intérieures de l’Iran. En ce qui concerne l’ayatollah Khomeyni, il est venu en France dans des conditions régulières, et il s’est installé non pas comme un réfugié politique dont il n’avait pas le statut, mais comme un étranger ayant sa résidence en France. Il lui a été indiqué, à deux reprises, que le sol de la France n’était pas un territoire d’où pouvaient être lancés des appels à des actions de violence. » Sur le plateau, on ricane. Quel aveugle, quel naïf, ou quel cynique, ce Giscard ! Ce qui les amuse, c’est ce rappel des lois de l’hospitalité et cette parole, essentielle en politique, qui semble aujourd’hui disparaître : neutre, diplomatique, soucieuse de la chèvre et du chou, et qui ne cherche à jeter aucune huile sur le feu.

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