Quand on arrive en Sicile, difficile de ne pas réveiller tout un imaginaire, fait de tueurs à moto, de mecs louches à flingue et borsalino… Bref, de ne pas penser à la Mafia. On pourrait avoir honte de ce cliché, mais on découvre assez vite que les Siciliens assument pleinement cette image. Dès l’atterrissage à Palerme, dans la salle des bagages de l’aéroport, on tombe sur des panneaux explicatifs abondamment illustrés de photos décrivant l’histoire de la lutte anti-Mafia. Ensuite, sur la route qui mène au centre-ville, on aperçoit le monument à la mémoire du juge Giovanni Falcone, à l’endroit où sa voiture a été pulvérisée par 600 kg d’explosifs, le 23 mai 1992. Dans la ville, il y a aussi cette imposante façade, près du port, qui montre Falcone dans une complicité joyeuse avec son collègue et ami le juge Borsellino, qui sera assassiné à peine deux mois après lui, par l’explosion d’une voiture piégée.
Chaque 23 mai, les Siciliens commémorent cette tragédie. Et ça tombe bien, ce 23 mai 2025, je suis à Palerme. J’assiste à l’inauguration du musée du Présent Giovanni Falcone-Paolo Borsellino, où le visiteur peut voir les débris de la voiture de Falcone, et même se placer sous un dispositif (d’un goût discutable) qui dégage une odeur de macadam brûlé. En fait, le jour de l’assassinat de Falcone est un peu le 11 Septembre des Siciliens, comme le confie Antonella, adolescente à l’époque : « On ne peut pas dire ce qu’on a fait hier, mais tout le monde se souvient de ce qu’il faisait le 23 mai à 1992 à 17 h 58. » Plus étonnant, chaque 23 mai est aussi l’occasion d’un rassemblement de militants de gauche, qui, cette année, combinent la lutte anti-Mafia et le soutien à Gaza. Dans un registre plus commercial, il y a également ce folklore qui permet aux boutiquiers de vendre cartes postales, magnets et chaussettes « il Padrino » (« le Parrain ») et aux agences de voyages d’organiser des excursions dans le village de Corleone, pour « vivre une expérience unique », sur les traces des « origines de la Mafia ».

À part ça, Cosa Nostra (soit « notre chose » : c’est ainsi que ses membres nomment leur organisation) est invisible. Le mafioso peut aussi bien être le jeune gominé à Ray-Ban sur son scooter que le type en costard et attaché-case dans un quartier d’affaires, ou encore le papy à casquette qui somnole sur un banc. Il y eut une époque où la Mafia était bien plus manifeste. C’était jusqu’aux années 1990, quand elle tuait quasiment chaque semaine dans les rues de Palerme. Aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir. Elle n’a évidemment pas totalement rangé les armes, mais elle ne flingue plus de juges ni de flics. Du coup, on en parle moins… Mais elle existe toujours. Sinon, il n’y aurait pas eu cette opération policière, menée dans la nuit du 10 au 11 février dernier : 1 200 carabiniers ont simultanément envahi les domiciles de 181 membres de Cosa Nostra, pour les conduire en taule. C’est la plus grande action policière depuis le coup de filet du 29 septembre 1984 qui avait permis de passer les menottes à 366 mafieux !
Les grands classiques perdurent
Pour comprendre la mutation de Cosa Nostra, commençons par rendre visite à Umberto Santino. Ce vaillant octogénaire est l’auteur de nombreux livres sur le sujet, et le fondateur-directeur du Centre sicilien de documentation Giuseppe-Impastato, ainsi baptisé en hommage à ce journaliste d’extrême gauche assassiné par la Mafia en 1978. Une entrée discrète dans un immeuble anonyme. Dès le seuil franchi, on est aussitôt envahi par une bonne odeur de vieux papier. Partout, du sol au plafond, ce sont des monceaux de journaux et de cartons d’archives, accumulés depuis près d’un demi-siècle. À ma grande surprise, le premier geste de notre hôte est d’extraire de ces piles de documents un exemplaire de Charlie daté de 1996.

Il avait alors reçu Riss et Philippe Val, venus pour le même genre de reportage que moi aujourd’hui. Parfaite entrée en matière pour demander à Umberto ce qui a changé depuis cette date. Il nous précise qu’« il faut distinguer trois choses : les activités de la Mafia, son organisation interne et ses relations avec la société. Elle tue beaucoup moins qu’à l’époque car cette violence était très liée à Totò Riina. Ses successeurs se sont rendu compte qu’elle avait des effets négatifs pour eux. Mais elle poursuit ses activités ». De fait, les grands classiques perdurent : racket, détournement d’argent public (on récupère des fonds pour construire une autoroute, puis on bâcle les travaux et on empoche le pactole…) et, bien sûr, trafic de drogue, première source de revenus.
Pour ce qui est de l’organisation interne, il y a eu davantage de changements. Umberto me montre un organigramme. À la base, on trouve les « familles mafieuses ». À un niveau supérieur, les « commissions provinciales », qui regroupent les familles d’une même région. Et, tout au sommet, un « capo dei capi », autrement dit un « chef des chefs ». Umberto explique que « ce qui a persisté, ce sont les familles, qui ont une relative autonomie. À Palerme, il y a 32 familles mafieuses. Les commissions provinciales existent aussi. Mais ce qui a changé, c’est qu’il n’y a plus de chef unique comme à l’époque de Totò Riina. Une sorte de décapitation de l’organisation a eu lieu, mais toute relative, car sa structure demeure ».
Figures du journalisme sicilien
Dans leur communiqué de presse, publié après le coup de filet de février dernier, les carabiniers précisent que « plus de 60 % des personnes arrêtées ont moins de 40 ans » : c’est bien la preuve que Cosa Nostra continue d’attirer certains jeunes. L’image de Marlon Brando en big boss omnipotent véhiculée par le film Le Parrain est peut-être moins d’actualité, mais pas totalement dépassée pour autant. Car dans ce même communiqué, les carabiniers affirment que les écoutes téléphoniques ont montré qu’il existe toujours des « règles mafieuses essentielles, consignées dans un code mafieux écrit, jalousement gardé pendant des décennies et qui régule encore aujourd’hui la vie de Cosa Nostra » et que « c’est à travers un respect orthodoxe de celles-ci que l’organisation criminelle peut continuer à exister ».
On en vient ensuite au troisième point, les relations avec la société. Umberto Santino brandit un autre organigramme. Tout en haut, ce sont les « entrepreneurs et commerçants », « administrateurs publics », « politiciens », et « banquiers »… Tout en bas, les « dealers et trafiquants de drogue », et les « criminels ordinaires ». La moitié supérieure est le « monde extérieur », la moitié inférieure le « monde souterrain ». En tant que militant de gauche, Umberto développe une « analyse de classe du phénomène mafieux », qui met en avant le rôle de la « bourgeoisie mafieuse » et lui permet d’affirmer que « capitalisme et Mafia sont les deux maillons d’une même chaîne ». Cette ramification dans la société est ce qui distingue une mafia d’une simple organisation criminelle. On comprend que la force de la Mafia est d’agir à tous les niveaux, en donnant un petit boulot aux plus pauvres, et des millions aux plus riches. L’erreur serait de la réduire à une bande de tueurs. Ceux-ci ont moins de boulot, mais les cols blancs sont toujours aussi actifs.

Allons maintenant voir deux éminentes figures du journalisme sicilien : Francesco Nuccio et Franco Nicastro, de l’Ansa, la principale agence de presse italienne. Je les rencontre dans leur bureau ensoleillé qui fait face au port de Palerme. Le premier est chef de la section sicilienne de l’agence, et l’un des journalistes qui s’est aussitôt rendu sur place dès qu’il a appris l’attentat contre le juge Falcone, en 1992. Le second, qui se définit comme « chroniqueur judiciaire depuis plus de quarante ans », a couvert le maxi-procès contre Cosa Nostra, en 1986. C’est dire s’ils en connaissent un rayon, question Mafia.
Les deux confrères m’expliquent que « les chefs ont décidé d’adopter un mode plus tranquille pour s’impliquer davantage dans le contrôle de leurs affaires. C’est la stratégie dite « de l’immersion », théorisée par l’un des successeurs de Totò Riina, Bernardo Provenzano ». Qui aurait cru que Cosa Nostra avait des théoriciens ? Il ne faut pas exagérer leur pensée, mais nul doute que la mutation de cette organisation est une stratégie délibérée, qui correspond effectivement à la période où Provenzano a succédé à Riina (dont il était le bras droit), après l’arrestation de ce dernier, en 1993.
Francesco Nuccio ajoute que « Cosa Nostra retourne à son fonctionnement traditionnel, qui consiste à ne tuer que lorsque c’est nécessaire. Cela a été formalisé sous le concept de « Mafia durable » ». Après les théoriciens du crime, parler de « Mafia durable » comme on parle de « développement durable », c’est encore plus inattendu. Mais Franco Nicastro précise que « l’organisation a toujours eu besoin d’avoir une assise sociale. Elle reprend aujourd’hui sa vocation originelle, qui est d’entretenir des rapports avec la société, de chercher à se présenter comme une amie. Cela prouve sa capacité de régénération ».
Immoral par définition
Plutôt que de faire la « une » des journaux, mieux vaut effectivement infiltrer la sphère économique légale. Cela a toujours été le cas, mais c’est devenu l’objectif premier des mafieux. Ce que confirme d’ailleurs un récent rapport de la commission anti-Mafia, qui dénonce « de graves collusions entre entrepreneurs, professionnels et administrateurs locaux, ainsi que l’implication d’individus appartenant à la franc-maçonnerie […]. La méthode la plus répandue reste cependant celle de la complaisance mutuelle entre le mafieux et l’entrepreneur, au nom du profit mutuel ». Toujours les bonnes vieilles pratiques : blanchir de l’argent sale, en tirer d’autres revenus, parfois légaux, mais avec des combines illégales, et user d’intimidation ou de corruption pour obtenir des marchés et évincer les concurrents…
Il en va des entreprises criminelles comme de n’importe quelle entreprise. L’une des clés de la réussite est de savoir s’adapter aux contraintes du marché. Ce qui rejoint l’analyse d’Umberto Santino, qui fait le parallèle entre capitalisme et Mafia. Le premier est immoral par définition, la seconde ne fait que pousser cette immoralité à son paroxysme. Le parrain est devenu un chef d’entreprise qui utilise tous les moyens à sa disposition : le petit trafiquant de drogue pour fournir du liquide, l’honorable chef d’entreprise pour offrir une caution sociale et l’homme d’affaires pour investir dans l’immobilier, à Paris ou à Milan… Cette nouvelle Mafia est moins cinématographique que celle de Coppola et elle a réussi à se faire oublier des journaux télévisés. Il y en a pourtant qui refusent de baisser les bras. C’est ce qu’on verra la semaine prochaine, en compagnie de ces résistants à la Mafia.

1 year ago
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