Les troubles psychiques, des maladies comme les autres ? De l’utopie scientifique au lobbying néolibéral

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La semaine dernière, notre psychanalyste Yann Diener s’inquiétait du retrait de l’habilitation de la clinique de La Borde, dans le Loir-et-Cher, fief de la psychothérapie institutionnelle, considéré non plus comme un établissement psychiatrique, mais relevant du « médico-social ». Car l’air du temps n’est pas au soin de long terme, mais à l’efficacité. Patient-diagnostic-traitement-guérison, merci, au revoir. Dans cet esprit, la Fondation FondaMental entend révolutionner la psychiatrie en mobilisant des moyens autour de la biologie, de la neurologie, de l’imagerie cérébrale et de la génétique. La fondation a été créée en 2007 sous l’impulsion du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Elle est financée à la fois par des fonds publics et par des financements privés. Parmi ses mécènes, notamment, les groupes Dassault, LVMH, et des compagnies pharmaceutiques comme Sanofi et Janssen. Les recherches sont organisées par pathologie : troubles bipolaires, schizophrénies, troubles du spectre de l’autisme, dépressions résistantes. L’idée est de prouver que les troubles psychiques sont « des maladies comme les autres », dont l’origine organique, une fois identifiée, permettra de mettre au point des prises en charge efficaces et innovantes. C’est un débat scientifique et philosophique de longue date : la recherche apparaît tout à fait légitime. Mais il s’agit aussi d’une affaire de choix politiques. Et donc de gros sous. Avec des conséquences directes pour les quelque 13 millions de Français affectés par une maladie mentale.

Un intense lobbying

Nombre de spécialistes s’inquiètent de l’activité de lobbying de la fondation, qui, depuis quelques années, a tendance à absorber une partie conséquente des ressources allouées à la santé mentale, fort d’un intense plaidoyer assumé auprès des différentes instances. Fin février dernier, le sénateur LR Alain Milon, ancien administrateur de la fondation, a déposé une proposition de loi appelant à « intégrer les centres experts en santé mentale dans le Code de la santé publique ». Ces centres, au nombre de 55 sur l’ensemble du territoire français, reçoivent les patients pour leur proposer des bilans diagnostiques complets, au terme duquel ils reçoivent des recommandations thérapeutiques : médicaments, remédiations cognitives, etc. « Le problème de la fondation est qu’elle mobilise l’argent dévolu au soin pour autre chose que des soins. Soigner des gens, ce n’est pas seulement les diagnostiquer et leur donner une ordonnance. C’est les accompagner et les soutenir le temps qu’il faut : parfois quelques semaines, parfois toute une vie. Ce n’est pas simplement accompagner le processus de la maladie : c’est accompagner la personne dans son rapport avec la maladie. Ils confondent le cerveau des gens avec les gens », note le psychiatre et lanceur d’alerte Mathieu Bellahsen, connu notamment pour avoir dénoncé les pratiques de contention à l’hôpital.

On reproche à FondaMental de partir du résultat pour entendre révolutionner la psychiatrie. Un résultat incertain, ou en tout cas prématuré. « Pour l’instant, la compréhension biologique des troubles mentaux n’est pas assez avancée pour éclairer le soin en psychiatrie. Les plus grands experts le reconnaissent », estime prudemment le neurobiologiste François Gonon. Citant ainsi Thomas Insel, qui a dirigé le plus grand institut au monde pour la recherche en neurosciences, qui a dit au New York Times en février 2022 : « Les recherches en neurosciences n’ont, pour l’essentiel, toujours pas bénéficié aux patients. » Le projet de FondaMental est de calquer la recherche en psychiatrie sur celle de la cancérologie. « À mon avis, ce projet ne pourra donner des fruits qu’à très long terme. En effet, la biologie du cancer est déjà suffisamment bien connue pour que le diagnostic soit entièrement basé sur des mesures objectives », poursuit le scientifique. Comme l’a reconnu la directrice de la Fondation FondaMental en mai 2025, les diagnostics en psychiatrie sont eux purement symptomatiques sans la possibilité de recours à des biomarqueurs objectifs. Cela signifie que l’on ne sait pas encore observer dans le corps ou le cerveau la maladie mentale. « Il me semble donc qu’une conception strictement biomédicale des troubles mentaux est pour l’instant insuffisante pour guider les soins prodigués aux patients », ajoute François Gonon. C’est-à-dire que considérer le trouble psychique comme une maladie semblable à une autre ne permet pas encore de soigner les malades.

Or, les ressources allouées aux soins ne sont pas infinies. La situation se complexifie quand FondaMental affirme qu’un premier bilan en centre expert entraîne des effets thérapeutiques importants, en particulier une diminution de 50 % des journées d’hospitalisation. Le projet de loi porté par le sénateur Alain Milon estime ainsi que la généralisation des centres experts pourrait permettre à la Sécurité sociale d’économiser jusqu’à 18 milliards d’euros en diminuant de 50 % les réhospitalisations douze mois après un bilan, car les séjours à l’hôpital seraient à l’origine de 80 % des coûts directs liés aux maladies mentales sévères, selon les auteurs de ce texte. Ces chiffres sont issus d’une étude datant de 2017 contestée par plusieurs chercheurs dans un article publié en mai dernier dans Social Science Medicine – Mental Health. La principale critique réside dans le fait que cette diminution de 50 % des hospitalisations n’a été documentée que pour les patients bipolaires. Pour les trois autres pathologies couvertes par les centres experts (schizophrénie, dépression résistante, autisme adulte) aucune preuve d’une diminution des hospitalisations n’a encore été publiée.

De plus, les chercheurs, dont fait partie François Gonon, pointent aussi l’absence de groupe témoin dans l’étude sur les patients bipolaires. La Fondation FondaMental, citée par L‘Humanité, accuse les chercheurs de s’être concentrés sur la question des « 50 % de diminution des hospitalisations », « sans tenir compte des améliorations thérapeutiques dont l’étude faisait cas dans son développement ».

Finalement, ce n’est pas tant l’économie en soi qui compte, mais la philosophie qui prévaut derrière cette idée. Dans l’ouvrage Psychiatrie : l’état d’urgence publié chez Fayard en 2018, la directrice générale de FondaMental Marion Leboyer pensait le trouble psychique en termes de productivité perdue : « Souffrir d’une maladie mentale a souvent des répercussions sur l’activité professionnelle et la productivité de la personne malade. Les coûts indirects permettent d’appréhender la valeur de la production perdue du fait du chômage, de l’absence de travail, de l’absence de productivité au travail et de la mortalité prématurée liée aux troubles mentaux. » « C’est une approche néolibérale de la psychiatrie. Cette psychiatrie scientiste ne se fonde pas sur les conditions d’existence des gens, mais sur la norme rentabiliste actuelle. L’enjeu, pour eux, c’est de remettre les malades au travail. Mais que faire si ce travail est complètement aliénant ? Ce n’est pas une logique de soin, c’est une logique de limiter les coûts. Voilà le fond de l’affaire, et voilà comment ils draguent les politiques publiques », s’emporte Mathieu Bellhasen. Ainsi, les malades psychiatriques devraient être pris en charge à court terme. « Les hôpitaux se battent pour créer des centres experts, des centres de diagnostic, des espaces de réhabilitation et de remédiations qui durent quelques semaines ou quelques mois. Et les malades résistants aux traitements, eux, relèveraient du médico-social. On dépsychiatrise : c’est-à-dire qu’on retire le fait psychique à la psychiatrie. » Pour rappel, la santé mentale est la « Grande Cause nationale » de l’année 2025.

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