Au Mali, l’un des pays d’Afrique où l’excision est la plus présente, les pro-excision sont en embuscade dès que l’on touche à ce sujet. Le 1er août dernier, l’ONG Sini Sanuman avait déployé dans la capitale Bamako des affiches annonçant que l’excision était désormais condamnée au Mali. Malheureusement, l’affirmation était inexacte : l’ONG se fondait sur un article du nouveau Code pénal malien concernant la condamnation des agressions sexuelles. Mais le texte ne mentionne pas explicitement l’excision : cette pratique est encore autorisée dans le pays. En parallèle, une vidéo d’une petite fille en train d’être excisée, publiée sur TikTok le 9 août et filmée dans une région rurale du Mali par une voisine qui demande à l’exciseuse de libérer l’enfant, a rappelé – s’il le fallait encore ! – combien cette pratique était barbare et massive. Selon l’une des dernières enquêtes démographiques et de santé publiée au Mali (EDSM-VII, réalisée en 2023-2024), 89 % des femmes de 15 à 49 ans y ont déjà subi une mutilation génitale féminine (MGF) dans le pays. Celui-ci fait partie des dix pays au monde où le taux de MGF est le plus élevé.
Rien d’étonnant, lorsque l’on voit le nombre d’hommes qui se sont mobilisés à la suite de la campagne de l’ONG Sini Sanuman. On a vu se développer sur les réseaux sociaux plusieurs affiches, générées par intelligence artificielle, pour défendre l’excision. Dans une inversion totale et sidérante des arguments féministes, ils osent écrire : « Oui à l’excision. Protégeons les filles, construisons leur avenir. » En visuel, le drapeau du Mali et une lame de rasoir. Les relais de cette campagne sont des prédicateurs religieux ou des anonymes, vivant au Mali ou exilés dans d’autres pays. Médias et ONG se sont employés à les débusquer. Parmi eux, on trouve l’imam salafiste Dicko, figure très connue et populaire au Mali, ancien président du Haut Conseil islamique malien (HCIM) et actuellement en exil en Algérie. En 2009, déjà, il avait mobilisé quelque 50 000 personnes contre la réforme du Code de la famille. L’autre figure la plus active dans cette campagne, identifiée par BBC Afrique, est Koué Diakité, un prêcheur islamiste et ancien entrepreneur bamakois arrivé en Espagne début 2025.
Cette campagne intervient alors que se profilent des élections au sein du Haut Conseil islamique malien, explique à Charlie Isabelle Gilette-Faye, directrice générale de la Fédération nationale GAMS (Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles). À l’instar de la question de l’homosexualité au Sénégal, des prédicateurs islamistes voient dans la volonté d’interdire l’excision une influence de l’Occident, et se targuent de défendre une pseudo-identité malienne qui reposerait sur cette pratique. On peut voir par exemple un influenceur et journaliste malien, Abdoul Niang, basé au Mali, 10 000 abonnés sur X, qui se répand en arguments fallacieux durant une heure de vidéo : « Je vous rappelle que cette lutte est financée en Afrique, et particulièrement au Mali, par l’Union européenne et les Nations unies. » Pour lui, l’objectif est « de diviser la société malienne et déstabiliser l’État ». Sans vergogne, il n’hésite pas à affirmer que « le corps de la femme est sacré », et que les partisans de l’excision défendent son « intégrité ».
La riposte s’organise
Loin d’une ingérence occidentale, ce sont bien les femmes maliennes elles-mêmes, premières concernées, qui luttent contre cette pratique barbare. À la suite de cette campagne, plusieurs activistes se sont mobilisées d’ailleurs dans toute l’Afrique de l’Ouest, via les réseaux sociaux. Sénégalaises, Guinéennes, Ivoiriennes, Nigériennes et Béninoises ont partagé le hashtag #UneLoiUneFoiUnPeuple, pour appeler à une loi condamnant l’excision. La mobilisation s’est étendue : en France, une manifestation a eu lieu le 22 août, une autre à Bamako le 29 août.
Parmi les figures qui se sont mobilisées, Assa Traoré, figure de la lutte contre les violences policières, et elle-même originaire du Mali. Elle avait auparavant tenu des propos plutôt relativistes au sujet de la polygamie, soulignant combien elle était heureuse d’avoir été élevée dans une famille polygame. Mais aucun relativisme cette fois-ci, la militante est très engagée sur les réseaux sociaux pour dénoncer l’excision. Pour autant, son engagement n’a pas suscité la participation de beaucoup d’associations engagées à gauche. Isabelle Gilette-Faye ne cache pas sa colère : « Je pensais que la mobilisation d’Assa Traoré aurait suscité la mobilisation d’associations ancrées à l’extrême gauche. C’était une occasion de mettre en pratique l’intersectionnalité qu’elles revendiquent [le fait de dénoncer et prendre en compte l’accumulation de discriminations, ndlr]. Or, des associations comme Nous toutes n’ont pas bougé une oreille » tacle-t-elle. La Fondation des femmes, de son côté, a fait un post spécifique pour soutenir cette mobilisation sur les réseaux sociaux.
Cette manifestation en France a fait sortir du bois des militants pro-excision basés dans l’hexagone. Des militantes ont aussi repéré Kanimakan Traoré, qui tenait sur X des propos virulents contre les femmes non excisées depuis la France : « À la suite d’un entretien téléphonique avec les services de police, écrit-il le 20 août, je procède à la suppression des posts », rapporte RFI qui a consacré un article au sujet. Un autre, Bandji Touré, Malien résidant en France a fait une vidéo au lendemain de la manifestation pour marteler que les femmes continueront d’être excisées. « On s’en fout de leur plaisir, elles sont là pour faire des enfants et s’en occuper », déclare-t-il. Des militantes l’ont signalé à la préfecture et ont lancé une pétition pour supprimer son titre de séjour.
« S’ils veulent militer pour les mutilations génitales masculines, qu’ils le fassent depuis le Mali, au lieu de piétiner les droits des femmes tout en profitant des privilèges français ! », témoigne auprès de RFI la féministe guinéenne Tabara Touré, ambassadrice du réseau Excision parlons-en. D’après le GAMS, la police est d’ores et déjà intervenue auprès d’un autre influenceur malien qui a milité pour l’excision et menacé des féministes. En France, pratiquer une excision est passible de dix ans d’emprisonnement, et jusqu’à vingt ans en cas de circonstances aggravantes.
1 month ago
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