Raymond Devos, Français né à Bruxelles, héritier sur les planches d’Alphonse Allais et de Boris Vian, est-ce une partie de l’identité de la France ? Ses volutes verbales virtuoses et bon enfant, son sens pétaradant de la digression et de l’absurde, son corps débordant et postillonnant, son goût populaire et costumé de la culture classique, son côté funambule de la farce ne tombant ni dans l’ironie des salons ni dans le sarcasme des bas-fonds, son talent de doux dingue, tout cela en fit l’un des plus célèbres clowns nationaux des Trente Glorieuses. Et, accessoirement, une vedette en noeud pap de ce grand miroir culturel flatteur des classes moyennes alors montantes : Le Grand Échiquier. Il y était tiré à quatre épingles qui piquent, mais pas trop.
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Il est mort voilà bientôt vingt ans, dans la vallée de Chevreuse où il habitait, non loin de chez François Maspero. Les éditions Bouquins réunissent ses textes dans un gros volume (1 120 p., 34 euros) baptisé Tout Devos. Le tout est brièvement présenté par François Morel, excellent comédien et humoriste tout-terrain, consensuel et insubmersible de France Inter. François l’appelle Raymond. Comme il vient des mêmes planches, il décloue naturellement celles qui enferment l’objet de son hommage et, après avoir commencé par écrire que les préfaces ne sont lues par personne, il finit la sienne en disant au fantôme qu’il l’aurait volontiers invité pour manger une blanquette. Bien arrosée, j’imagine. Le livre est comme cela : une riche blanquette, où l’on n’en finit jamais de goûter chaque ingrédient pour dévorer le tout.

Rire sans rire
Au début, il y a les sketchs classiques : La Mer démontée, Caen, J’ai des doutes, Jésus revient, etc. À la fin, il y a des inédits. Parmi eux, Le Rire de Bergson. Le philosophe, écrit Devos, « explique scientifiquement pourquoi lorsqu’un homme tombe par terre, les gens rient. Bergson a beaucoup compté pour moi ». On croit entendre les rires dans la salle : ce hors-champ du texte écrit n’apparaissant qu’à l’oral, sur scène. L’effet, efficace, est facile. Le philosophe qui médite sur un phénomène aussi complexe que naturel est une proie facile, une sorte de clown intellectuel blanc. Il disserte sur le rire sans rire et sans faire rire. Devos continue : « À mes débuts, j’étais comme bien des gens… Je n’avais pas lu le livre de Bergson. J’essayais de faire rire par mes propres moyens. Un soir, au théâtre – le public était assez restreint –, pressé de faire mon entrée, j’entre avec ma valise, je glisse… et je m’affale de tout mon long. Pas un rire !… Sauf celui de Bergson qui était dans la salle. Ah, le rire de Bergson ! Celui qui n’a pas entendu Bergson rire ne sait pas ce que c’est que le rire. »
À la fin du spectacle, Devos reçoit dans sa loge Bergson qui lui dit : « Savez-vous pourquoi les gens n’ont pas ri lorsque vous êtes tombé ? Parce qu’ils n’ont pas lu mon bouquin ! » Devos : « Vous savez, moi non plus ! » Bergson : « Cela ne me surprend pas. Si vous l’aviez lu, vous sauriez pourquoi lorsqu’un homme tombe, les gens doivent rire systématiquement. S’ils n’ont pas ri, c’est que vous êtes mal tombé ! » Et il lui donne des conseils, suivis dès le lendemain soir sans plus de succès, sauf avec Bergson qui, satisfait, lui envoie du public : « Le lendemain, il y avait 800 Bergson dans la salle. Ils avaient tous lu son bouquin. »
Lire Devos, c’est découvrir ses qualités par le silence : le fil rouge d’une idée est tiré de mot en mot, avec quelques calembours, mais pas trop, dans une langue simple, charpentée, rigoureuse. Quel artisan ! Sur scène, le corps, l’expression, le ton, la diction et la musique le transforment en artiste. Quelques textes à lire aujourd’hui : Minorités agissantes, Les Objets inanimés, « Gauguin », Le Vote, Dieu et les foudres de guerre. Dans Racisme, un homme se présente au service d’immigration. Il veut un visa pour Israël. L’employé lui demande s’il est français : « Non. Je suis juif. » Son père est auvergnat, sa mère bretonne : « C’est exact, mais moi, je suis juif ! » L’employé : « Donc… vous seriez né juif… spontanément, si j’ose dire ? — Spontanément ! — Quand en avez-vous pris conscience ? — Dès le premier cri ! » Il est né circoncis, sans savoir comment ni pourquoi. Son père a dit : « Shale homme ! » L’employé : « Tiens, je le croyais auvergnat ! » L’autre : « Il l’est !… Il voulait dire : « Sale homme ! » » Heureux temps, où l’on pouvait rire joyeusement des préjugés et des crampes identitaires, avec ou sans Bergson.
6 months ago
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