Je sortais de l’exposition parisienne consacrée à Cléopâtre1 quand Lecornu – quel nom ! – a démissionné. Il ne m’a fait penser ni à César ni à Antoine, les deux célèbres et héroïques amants de la reine d’Égypte, septième de son prénom, mais elle, en revanche, m’a semblé avoir un petit air de Carla Bruni, la chanteuse qui retourne les micros d’où sortent des airs qui ne lui conviennent pas. J’ignore si, quand Nicolas Sarkozy entrera à la Santé (s’il y entre, je n’en sais rien au moment où j’écris), elle fera comme Cléopâtre lorsqu’elle apprit la mort d’Antoine. Celle-ci tenta, écrit Plutarque, « de se frapper avec un poignard de pirate qu’elle portait à sa ceinture », se frappa le visage au point de se défigurer. Octave, ennemi d’Antoine et futur empereur Auguste, la fit surveiller, ne voulant pas qu’elle se tue. Elle y parvint quand même, comme on sait. Elle avait 38 ans.
La première partie de l’exposition est la plus intéressante : ce sont les sculptures et les objets de son temps. Il y a des bustes du « pseudo-Antoine », d’Octave, une statue de Césarion, le fils que Cléopâtre eut avec César et qu’Octave fit plus tard exécuter. Il y a des papyrus étonnants, en particulier ce contrat de vente d’un demi-boeuf qui, à nos yeux, est une oeuvre d’art. Il y a le livre où Champollion explique comment il a traduit ces hiéroglyphes alors inconnus, en particulier le nom de Cléopâtre. Il y a un splendide bas-relief représentant la bataille d’Actium, où Antoine fut vaincu. Ensuite, esthétiquement, ça se gâte.
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Le mythe de Cléopâtre joue à plein chez les peintres qui ont lu Plutarque. La plupart des tableaux, du XVIIe au XIXe siècle, du classique au pompier, la représentent au moment de sa mort. Elle est parvenue à tromper les gardes d’Octave en se faisant livrer un panier de figues qu’ils ont laissé passer. Plutarque : « L’aspic, dit-on, avait été apporté avec les figues et caché sous les feuilles ; tel était l’ordre de Cléopâtre qui voulait que l’animal l’attaquât sans même qu’elle le sût. Mais en enlevant les figues, elle le vit et s’écria : « Il était donc là », puis elle dénuda son bras et l’exposa à la morsure. Selon d’autres, elle gardait l’aspic dans un vase ; elle l’agaça et l’excita avec un fuseau d’or, si bien qu’il sauta sur elle et se planta dans son bras. »

Figure fatale
Les peintres font varier la position du serpent. L’un d’eux le fait sauter sur un sein qui saigne. « La vérité, écrit Plutarque, personne ne la connaît, car on dit aussi que Cléopâtre gardait du poison dans une épingle creuse, dissimulée dans ses cheveux. » Tandis que Sarkozy est pris la main dans le panier de figues libyennes, on imagine volontiers sa femme se saisir d’une telle épingle et la planter, sur les marches du palais, dans le bras d’un journaliste de Mediapart. Ce n’est pas crédible, mais c’est vraisemblable. Une phrase de Plutarque me fait rêver : « On ne vit pas non plus le serpent dans la pièce, mais on affirma avoir aperçu des traces de son passage au bord de la mer. » Le plus beau tableau est de Tiepolo. Il représente le banquet où Cléopâtre séduisit Antoine, grand militaire et ogre sensuel, par un étalage inédit de luxe et de divertissements.
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Le recyclage artistique continue : au théâtre, au cinéma, dans les romans et les bandes dessinées. Cléopâtre, c’est une figure fatale et un « grand rôle », comme Phèdre ou Lady Macbeth. Sarah Bernhardt s’y colle. Un grand écran panoramique fait défiler sur plusieurs cases, trop vite, des gros plans : pur effet d’images, concentré sur les têtes. Monica Bellucci, dans Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat, et Elizabeth Taylor, dans le Cléopâtre de Mankiewicz, se taillent la part des lionnes. D’autres visions passent, venues des films muets, des différents péplums que la belle d’Alexandrie a inspirés. Jacques Lourcelles, dans son Dictionnaire du cinéma, affirme que le meilleur est Les Légions de Cléopâtre, réalisé en 1959 par Vittorio Cottafavi, avec Linda Cristal : il a « délaissé – et c’est tant mieux – son goût du burlesque et de la distanciation pour la pure et simple tragédie ». Rien de tout cela ne vaut, à mon avis, l’Astérix et Cléopâtre d’Uderzo et Goscinny. La fin de l’exposition propose les habituels et pesants détournements idéologiques de l’art contemporain, conjugués à l’ordinaire féministe (Cléopâtre, victime du patriarcat). Une artiste a demandé à des chirurgiens esthétiques d’améliorer le visage de Cléopâtre. Leurs propositions sont affichées. En refaisant son nez, les toubibs refont l’Histoire.
1. « Le Mystère Cléopâtre », jusqu’au 11 janvier, à l’Institut du monde arabe.
7 months ago
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