Christopher Bouix a un drame. Dix ans qu’il écrit de la science-fiction. Dix ans qu’il tente d’explorer des futurs dont personne n’a encore rêvé. Et dix ans que ses lecteurs lui avouent, à chaque sortie de livre, que ses histoires existent déjà. Dans le premier tome de sa trilogie, Alfie (Au diable vauvert, 2022), par exemple, il est question d’une intelligence domotique qui prend le contrôle d’une maison contre la volonté de ses habitants : rien de bien différent de ces « Google home » et autres IA qui dégénèrent jusqu’à enfermer leurs propriétaires chez eux. Cette société, aussi, qui classe les gens en fonction de leur potentiel de bonheur grâce à un algorithme de surveillance et les prive ou non de « leur droit à la parentalité », qu’il décrit dans Tout est sous contrôle, sorti en 2024 : la Chine et son « filet céleste » la touchent du doigt.
Et puis, dans son dernier ouvrage Le mensonge suffit (paru en 2025 chez le même éditeur), cette histoire de procès opposant une intelligence artificielle à un homme : on y est presque ! En mai dernier, aux États-Unis, un homme tué dans une fusillade témoignait à son propre procès par vidéo IA.
À lire aussi
Curtis Yarvin, le néo-réactionnaire verbeux mais déterminé

« On a l’impression de vivre dans un monde de science-fiction »
Peut-être Christopher Bouix est-il, simplement, un mauvais prospectiviste, écrivain de futurs et d’ailleurs trop présents ? Ou le siècle a-t-il changé ? Voilà le comble : « Aujourd’hui, on a l’impression de vivre dans un monde de science-fiction où nos livres sont sans cesse rattrapés par la réalité », se défend l’auteur auprès de Charlie. Et c’est vrai qu’il n’y a pas que lui qui, depuis des dizaines d’années, voit son imaginaire colonisé par le réel. Le Nautilus de Vingt Mille Lieues sous les mers (1869) de Jules Vernes, bien sûr, a pris vie sous la forme d’un sous-marin. Le Babelfish de Douglas Adams, capable de traduire n’importe quelle langue directement à votre oreille, dans Le guide du voyageur intergalactique (1978), est aujourd’hui devenu possible grâce à une paire d’écouteurs connectées à un traducteur à intelligence artificielle.
Puis, en 1964, Isaac Asimov (1920-1992), écrivain et scientifique, idole revendiquée de la Silicon Valley et architecte visionnaire des trois grands cycles de la science-fiction moderne (Fondation, Robots et Empire galactique), disait : « Les communications se feront par visioconférence et vous pourrez à la fois voir et entendre votre interlocuteur. Et l’écran, en plus de vous permettre de voir les gens que vous appelez, vous permettra également d’accéder à des documents, de voir des photographies ou de lire des passages de livres. Une constellation de satellites rendra possible les appels directs vers n’importe quel point de la Terre, y compris les stations météorologiques en Antarctique. » Soixante ans plus tard, on y est.
Et l’on pourrait en citer encore des centaines comme ça. Le fantasme du clonage humain devenu réalité – bien qu’interdit par la loi. Ou encore ce chaos naturel et climatique qui pousse les hommes au cannibalisme face à l’épuisement des ressources de la Terre dans Soleil Vert de l’écrivain américain Harry Harrison en 1966. Rien de plus qu’une ode à la décroissance avant l’heure, et avant même le rapport Meadows de 1972.
« À l’inverse, il ne faut pas oublier qu’en science-fiction, il y a beaucoup d’horizons nuls. Parfois, c’est juste un Star Wars où il n’y a rien à sortir à part le divertissement et quelques éléments de science anecdotiques, veut rappeler à Charlie Roland Lehoucq, astrophysicien membre du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et vulgarisateur passionné de science-fiction. Mais c’est important aussi de s’y pencher avec un regard scientifique, ne serait-ce que pour classifier les impossibles. » Et qui sait si un jour, l’un de ces impossibles un peu plus probable deviendra réalité.
À lire aussi

Balaji Srinivasan, le laquais qui réclame un fief pour Elon Musk

Lorsqu’en 1816 Mary Shelley compose son Frankenstein – considéré par beaucoup comme la première des œuvres de science-fiction – à partir de quelques notions de médecine, de biologie et un peu de foudre, ce n’est pas seulement un nouveau récit fantastique qu’elle crée mais un nouveau champ des possibles aussi bien pour la littérature que pour le réel. Du registre de la magie qui dominait jusqu’alors, la fiction se voit projeter dans l’univers des « exercices de pensée », interprète Roland Lehoucq. Olivier Parent, conseiller en prospective pour des entreprises et cofondateur de la revue FuturHebdo, appelle ça des « Et si ? ». « Et si les hommes étaient remplacés par les robots ? Et si la Terre ne parvenait plus à se renouveler ? Et si une puissance se mettait à surveiller sa population jusque dans les moindres recoins de sa vie ? » Continuez la liste jusqu’à n’en plus pouvoir et vous avez là une jolie bibliothèque littéraire de science-fiction.
Et si ?
Mais voilà. Si la science-fiction prédit si bien l’avenir depuis les deux derniers siècles, c’est que « ce ne sont plus seulement des écrivains qui jouent à ce « et si ? » mais des entreprises et des États eux-mêmes », d’après Olivier Parent. « J’ai toujours dit qu’il fallait se méfier de l’intégration de la prospective dans les organisations humaines. Car le principe de la prospective, c’est oser tout, même ce qui n’est pas politiquement correct ou qui peut être dangereux », parole de prospectiviste régulièrement consulté par des entreprises qui voudraient bien anticiper un peu le futur.
Du reste, une chose est certaine, aujourd’hui, la frontière entre la réalité et de nombreuses œuvres de science-fiction n’est plus de l’ordre du possible et de l’impossible mais d’une simple question de temps. « Des gens comme Elon Musk l’ont bien compris et se servent désormais de ces œuvres comme d’un mode d’emploi », assure Roland Lehoucq. De juteux business prêts à l’usage dont il ne faudrait tout de même pas se priver. « Pour une génération comme la mienne qui a baigné dans la science-fiction moderne, les références de Musk a Asimov, elles sautent aux yeux », explique l’astrophysicien. Dans un tweet de 2018, d’ailleurs, Elon Musk l’admettait lui-même : « La philosophie qui sous-tend mes actions […] est assez simple et principalement influencée par Douglas Adams et Isaac Asimov ». Alors, bien sûr, quand il est question de produire un train à propulsion visant les 700 km/h comme l’Hyperloop, décrit dans les quelques pages utopique du Ravage de Barjavel, l’idée paraît bonne. Parce qu’elle profite au plus grand nombre. Et puis si quelques nerds fans de Retour vers le futur et de son Hoverboard veulent recréer le fameux surf volant pour imiter Marty McFly, qu’ils se fassent plaisir.
À lire aussi
Apocalypse artificielle

Mais là où ça se corse, c’est lorsqu’Elon Musk et ses semblables de la Sillicon Valley tentent de rendre réel des futurs que leurs auteurs avaient pensé circonscrire à la dystopie. Voyez Mark Zuckerberg et son Facebook rebaptisé « Meta » au moment de la tendance du Metaverse qui rêvait de voir émerger un monde économique et social entièrement virtuel. C’est un clin d’œil au Meta-Verse de William Gibson, écrivain instigateur du mouvement « cyberpunk », mélange de dystopie et de société ultra-technologique. Dans son livre Neuromancien, qui inspira Matrix notamment, les humains survivent dans un monde entièrement privatisé et détruit où l’univers virtuel est le seul refuge pour fuir les désastres derrière un avatar. Elon Musk, également, a beaucoup analysé William Gibson et Isaac Asimov pour concevoir Neuralink et ses implants cérébraux, préfiguration la plus concrète du transhumanisme à ce jour.
Les chercheurs de Nectome, encore, ont parfaitement lu Philip K. Dick. Rêvant d’enregistrer les souvenirs humains dans le Cloud pour « ressusciter l’âme » des morts, ils ne font rien d’autre que réécrire la nouvelle Souvenirs à vendre de l’auteur américain et son entreprise imaginaire de mémoire, Rekal. Et on pourrait continuer encore. Parler de Sam Altman et de son rêve d’une IA générale – soit entièrement autonome – pleinement inspirée des récits de l’auteur écossais Iain Banks et ses « Mentaux », sorte d’IA arrivée à supplanter l’homme dans la hiérarchie du pouvoir. Et pas d’inquiétude si ça finit mal.
Qu’importe, la réalité revient déjà à la charge. Il y a un an, le réalisateur du film I, robot, tiré du recueil d’Isaac Asimov, accusait Elon Musk de plagier le design de ses robots pour ses intelligences autonomes Tesla : Optimus et Robovan. Le procès de l’homme contre le tas de ferraille serait finalement pour bientôt ?
11 months ago
89


