« On est des zonards. » Aux Olympiades, les classes populaires s’accrochent à la dalle

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Il faut prendre un petit escalator coincé entre deux murs rouges de la rue Tolbiac, dans le XIIIème arrondissement de Paris. Éviter soigneusement les amateurs de parkours pour ne pas se prendre un pied au vol. Et enfin, on débarque sur la dalle des Olympiades, une ville à part entière qui héberge 6 % de la population totale de l’arrondissement : 11 000 personnes réparties dans les onze tours de la dalle. Dans les « pagodes », ces échoppes au toit concave qui parsèment la place, tous les commerces nécessaires : une boulangerie, un supermarché, et bien sûr, un bar de voisinage. Si quelques « externes » s’aventurent sur la dalle pour faire des courses peu coûteuses au Lidl de la galerie marchande ou aller chercher leurs enfants à l’école maternelle coincée derrière Rome, une des barres de HLM du quartier, la plupart des passants vivent dans les célèbres tours. Là, tout en haut de ces immeubles, Paris s’étale. « Du Sacré-Coeur au Val-de-Marne », précise Joseph à Charlie, dont la mère vit perchée au 28ème étage de la tour Sapporo.

Éric Ansaldi habite le quartier depuis plus de vingt ans. Il a ses habitudes au Nouvôcosmos, le fameux bar de la « dalle », salue les passants à tour de bras et se faufile sans problème entre les barres et les immeubles qu’il connaît depuis si longtemps. « Ici, c’est le côté huppé de la dalle », explique-t-il en pointant du doigt la tour Sapporo : 32 étages, 321 logements, du studio au duplex de 150 m2. Lui vit, plus loin, dans les immeubles à loyers intermédiaires. Derrière encore, les barres HLM accueillent les plus précaires. « La contradiction de la dalle, c’est que, d’un côté, on a les CSP + des tours privées et de l’autre, certains vieux locataires des barres de HLM qui font leurs poubelles pour manger », explique-t-il. Une cohabitation qui se retrouve sur les tables en plastique du bistrot, où on boit aussi bien des IPA à la pression et des Spritz, que des demi-panachés et des cafés noirs.

Cent millions d’euros

Annoncé l’an dernier, le bailleur Paris Habitat lance un grand chantier de rénovation en milieu occupé : plus de cent millions d’euros pour rendre aux tours leur superbe. Pour certains locataires des barres HLM, toutefois, une inquiétude commence à poindre : celle de ne plus avoir sa place dans un quartier qui s’embourgeoise. « Les gens ont peur que les charges montent, ou qu’on les vire, mais ce n’est absolument pas motivé, explique Éric Ansaldi. Ce sont des bruits de couloirs. » L’une d’entre elles, Joëlle, 72 ans, habite un des HLM de Rome depuis une quarantaine d’années. « Ça a beaucoup changé, explique-t-elle. Des fois, je me dis qu’il faut que je parte, que je n’appartiens plus à la dalle. » Dans le bâtiment, les espaces communs sont vétustes, l’ascenseur d’une autre époque. Pour Linda, une locataire, les rénovations sont « nécessaires » : « Non mais vous avez vu l’état des couloirs ? », s’exclame-t-elle, même si elle avoue faire partie de ceux qui craignent d’être « mise à l’écart ». « Une partie de ma famille ne parle pas bien français, ils ne savent pas ce qui se passe. Alors quand j’ai entendu parler des travaux par des voisins, j’ai paniqué. J’avais l’impression qu’on me cachait quelque chose », raconte la jeune femme.

Car, à l’origine, le grand ensemble de tours n’était pas destiné à mélanger les classes sociales, mais, comme le vendait son architecte Michel Holley, à accueillir une des premières villes du « quart d’heure » avant l’heure, ce concept urbain où tous les services essentiels sont accessibles en quinze minutes à pied – repris ces dernières années par Anne Hidalgo. Grand prêtre de l’urbanisme vertical – une théorie architecturale que l’on retrouve par exemple dans Neom, le pharaonique projet de ville futuriste porté par le prince saoudien dans le désert d’Hisma -, Michel Holley souhaite non seulement construire onze tours – treize à l’origine – d’une centaine de mètres chacune, mais il veut aussi aménager une ville entière dans les sous-sols de la dalle, avec une école maternelle, piscine, bowling, ou encore, une gigantesque patinoire « qui change de lumière grâce à un jeu de lumières ». Outre les multiples activités, de nombreux services doivent être proposés aux habitants de la dalle : cuisine, ménage, garde d’enfants… « Un nouvel art de vivre », nous explique, en somme, le dépliant publicitaire. Cette utopie urbaine à destination des plus aisés se heurte bien vite aux réalités économiques d’un monde en récession.

Le point de chute des « boat people »

1977. Le chantier est enfin terminé et un choc pétrolier paralyse l’économie occidentale : la perspective d’un tout-propriétaire inquiète les promoteurs. Finalement, le projet inclura des logements sociaux mais, par manque de moyens, les tours aériennes se transforment en barres de HLM, moins coûteuses. C’est aussi à cette époque que la France accueille les « boat people », les réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens qui fuient les Khmers Rouge et la guerre du Vietnam. La plupart s’installeront dans le XIIIème arrondissement de Paris, et pour une bonne partie, ici, dans les tours d’Olympiades. Rue du disque, cette voie souterraine qui passe sous la dalle, on trouve encore un temple bouddhiste fréquenté par les gens du quartier. Le soir, de nombreux membres de la communauté déplient des tables de camping devant les commerces fermés et cassent la croûte en groupe. « On est des zonards, alors, on zone ici », nous explique un quinquagénaire installé devant une échoppe.

À côté de son boulot, Éric Ansaldi a une passion : la radio. Alors, depuis une dizaine d’années, il anime une petite antenne dans un minuscule studio de bric et de broc que lui prête le bailleur. La raison : faire raconter le quartier par les habitants. « Parce que si ce n’est pas nous qui en parlons, c’est BFM et CNews et on veut à tout prix éviter ça. » En général, le discours sécuritaire cible de préférence les quartiers sur dalle, ces îlots d’immeuble légèrement surélevés des années 1970 : on dénonce le « zonage », les petits trafics et l’ennui de jeunes isolés. Pour les habitants d’Olympiades, cette vision est fausse. « C’est très calme, ici. Comme partout, il y a des petits pépins parfois mais rien de grave », affirme Noël, le gardien de la tour Sapporo. Comme cette dame, qui rentre énervée après s’être fait arroser d’eau par un voisin un peu trop taquin. Ou comme les transactions de shits entre les barres d’immeubles. « Mais, ça, c’est à chaque coin de rue à Paris, pourquoi ce serait différent ici ? »

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