« On était cloîtrés au quartier » : des cités snobées par les bus de Marseille

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Depuis sept ans, Sarah* (le prénom a été modifié) travaille au CHU Édouard-Toulouse, l’hôpital le plus au nord de Marseille. Chaque jour, elle descend de la Cité de la Solidarité, dans le 15e arrondissement de la ville, le matin, et remonte, le soir, à 21 heures, après de longues heures passées dans les couloirs blancs du service psychiatrique. Habituellement, Sarah prend le bus 97, qui la dépose en une grosse quinzaine de minutes à quelques centaines de mètres de son appartement. Sauf qu’au printemps 2024, le 97, seul relais entre la « Solid’ » et le reste de la cité phocéenne, a cessé de passer dès le début de soirée. À cause de ce choix de la Régie des transports métropolitains (RTM), qui chapeaute les transports marseillais, les fins de journée de Sarah sont devenues « infernales ». Chaque soir, elle doit alors grimper à pied ce que les habitants du quartier surnomment la « montée de la mort » : une pente à 20 % de dénivelé d’un peu plus d’un kilomètre. Au passage, il fallait aussi frôler le parc Kalliste, une des cités les plus dégradées de Marseille où cohabitent misère et réseaux violents de deal. Le tout, dans le noir quasi-total, faute d’éclairage public.

« Je m’asseyais à un arrêt de bus pour me préparer psychologiquement. Puis, je fonçais parce que j’avais peur. Je me disais : « Est-ce que je vais réussir à atteindre la Solid’ ? » et, au final, j’arrivais chez moi à 22 heures 30 », raconte l’infirmière à Charlie. À sa fille de 18 ans, elle interdit de sortir le soir. Trop dangereux. Même inviter des amis à dîner devient impossible. Comme Sarah* et sa fille, les habitants de la Solidarité ont vécu plus d’un an avec le poids d’un couvre-feu dissimulé. « On avait l’impression d’être cloîtrés au quartier, que la ville de Marseille nous avait écartés », résume la quadragénaire marseillaise.

Assignés à résidence

Un constat partagé par Kader Benayed, un autre habitant de la Solidarité qui parle d’« assignation à résidence » : « On n’était plus invités dans les espaces de communion de Marseille, au Vieux-Port ou dans le centre-ville. On l’a tous vécu comme un sentiment d’abandon : parce qu’on n’est pas les électeurs de Martine Vassale [présidente de la Métropole d’Aix-Marseille-Provence, ndlr], elle s’en fout de nous », explique à Charlie le jeune Phocéen.

Pour continuer à vivre dans cette « zone blanche » du réseau marseillais, le quartier s’organise alors collectivement. Quand elles peuvent, les voitures s’arrêtent pour remonter deux, trois personnes. Ici, le cabas d’une petite mamie qu’on porte, là, la charge d’une poussette dont on libère une « maman ». Pour rentrer des courses, « on se prenait des Uber entre voisins », se rappelle Sarah, et pour les sorties à la mer, des voyages groupés sont planifiés. « Pendant un an, on a vécu l’enfer, mais heureusement, on a pu compter sur l’entraide », nuance Sarah.

En avril dernier, alors que le quartier est au bord du craquage nerveux, Kader Benayed décide d’agir. Avec quelques amis, il monte le collectif KGBS pour Kallisté-Granière-Bourrély-Solidarité, un ensemble de quartiers du 15e, et interpelle la métropole en charge du réseau de bus de Marseille. Pour lui, les explications données – un bus caillassé quelques mois plus tôt – ne suffisent pas. « On ne cautionne pas la violence, mais un an, c’est trop. À l’hôpital, quand un patient agresse un soignant, on n’arrête pas d’accueillir les malades. Pareil à l’école, on ne ferme pas les classes à chaque altercation : c’est le principe du service public », argue-t-il auprès de Charlie. Après de nombreuses tractations et l’aide de Nadia Boulainseur, maire du 15-16e arrondissement, le collectif réussit à rétablir la liaison de nuit de la Solidarité. « C’est une bouffée d’oxygène. Nous, habitants de la Solid’, on revit », s’enthousiasme Sarah. Mieux encore, le combat de KGBS a permis à d’autres cités boudées par les bus de monter au créneau, comme à la Marie (13e) ou à la Savine (15e), elles aussi affectés par des lignes de bus restreintes.

Le Sud mieux relié

Car les décisions de suspension de ligne et de modification d’itinéraires sont prises de façon unilatérale par la Métropole. Et les habitants des quartiers Nord ont le douloureux sentiment d’un double standard : quoi qu’il arrive, dans le Sud marseillais, plus cossu, le bus passe à heure fixe. « Il y a trois semaines, un chauffeur de bus s’est fait agresser à Mazargues [quartier bourgeois de Marseille, ndlr], il y a eu une suspension temporaire de quelques heures liée au droit de retrait solidaire des chauffeurs de bus et puis, c’est reparti ! », raconte Kader Benayed, les dents serrées. Contactée par Charlie, la direction de la RTM n’a pas donné suite.

Reste que, pour les chauffeurs de bus, une ambivalence subsiste. D’un côté, les agressions répétées inquiètent la profession : « En janvier, on a un collègue qui s’est fait tabasser à coups de battes de base-ball aux Caillols, on a de plus en plus de mal à aller au travail avec l’esprit tranquille », explique à Charlie Jérémy Mascheroni, secrétaire adjoint de la CGT-RTM. De l’autre, comme le rappelle le responsable syndical, une envie de « maintenir le service public sans oublier personne ». « À Marseille, on voit bien la fracture des transports : le Sud a son tram et son métro ; au Nord, il n’y a que les bus et ils passent rarement. » Pour cet habitant du 13e, un arrondissement du nord de Marseille, « on sent qu’il y a une volonté d’isoler le secteur ». Ou comment détourner le regard pour économiser quelques kopecks d’argent public.

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