Papier tue-mouches

7 months ago 72

Est-ce la caractéristique d’une époque dystopique, un effet du bon vieux pessimisme français, ou bien est-ce dû au fait de vieillir ? Chaque matin, l’actualité agit sur le lecteur (qui ne la subit pas directement) comme un papier tue-mouches. Elle l’attire, il s’y colle et il en meurt, ses petites pattes prises dans la colle du malheur des autres ; et ses ailes de nain, également enduites, l’empêchent de voler. Ouvrir le journal (ou écouter la radio, ou consulter n’importe quel site) ressemble de moins en moins à ce que Hegel appelait une prière quotidienne, quelque chose qui est censé élever l’esprit avec le soleil, et de plus en plus à une invitation au suicide (individuel, collectif) ou à une compression de déchets – à moins qu’il ne s’agisse d’une farce.

Certains matins, pour ne pas dire tous, l’enfilade de nouvelles morbides, écoeurantes ou scandaleuses, accentuées ou occultées par les combats des journaux qui les portent, finirait par rendre stupides Pascal et Einstein réunis. Elles ne provoqueront bientôt plus qu’un éclat de rire chez ceux qui n’en ont pourtant aucune envie. Si bien que lorsqu’une aventurière comme Rachida Dati, telle une héroïne sans scrupule de roman britannique, semble rattrapée par ses manoeuvres, le réservoir d’indignation est épuisé : les feuilletons à sensation de Trump, de Poutine et des autres, le tragique de répétition palestinien, Israël qui s’efforce de justifier les antisémites, les glaciers qui fondent, les tsunamis qui enflent, la loi qui nous met Duplomb dans l’aile, les pesticides, les homicides, les féminicides, les élus de plus en plus nuls, les milliardaires de plus en plus riches, tout conspire à saturer la conscience la mieux éduquée.

La bave de la grenouille n’atteint pas le papier tue-mouches

Cette avalanche m’a rappelé un article écrit en 1919 par un écrivain espagnol oublié, que vous connaîtrez d’autant moins qu’il n’est pas traduit : Julio Camba. Avant et après la Première Guerre mondiale, il fut correspondant pour des journaux madrilènes aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en France, en Suisse. On l’appelait la grenouille voyageuse. Ses bonds sont plaisants, souvent brillants : la grenouille échappe avec insouciance au papier tue-mouches. L’article que j’évoque s’intitule : « Sur le sabotage journalistique ». Julio Camba raconte que pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905, il travaillait pour un journal qui payait fort mal ses journalistes (situation qui dans de nombreux journaux n’a pas changé, c’est le moins qu’on puisse dire). Avec d’autres, il protesta. Comme toujours, la direction refusa toute augmentation : « Que faire ? La grève étant impossible, nous sommes passés au sabotage journalistique. Dans toutes les dépêches que les agences nous envoyaient, nous retirions un zéro au nombre de morts, et ainsi, tandis que les autres journaux, à l’heure du petit déjeuner, servaient 400 ou 500 cadavres à leurs lecteurs, le journal saboté ne leur en servait que 40 ou 50. La différence était énorme et toute la presse nous dépassait en intérêt et en émotion. À l’heure du café, quand le lecteur de notre journal discutait de la guerre avec ses amis, il jouait un rôle ridicule. Tout le monde lui parlait de centaines de morts, et lui n’en avait que quelques dizaines à présenter. »

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Les lecteurs se plaignent de la qualité des journalistes et de leur manque de compassion, les ventes baissent, la direction exige un effort de ses gratte-papier truands et sous-payés. Ils exigent de nouveau une augmentation, et l’obtiennent : « Pendant plusieurs semaines, au lieu de supprimer un zéro, nous en avons ajouté un au nombre de morts. Ce fut un succès formidable. Les autres journaux devenaient fous, ils voulaient savoir comment nous obtenions ces informations. Nous en vînmes à tuer la plupart des blessés dans les rixes autour de Madrid, blessés que les autres journaux qualifiaient simplement de moribonds. Mais nous nous sommes bientôt aperçus que cet effort gigantesque était mal rétribué et nous avons arrêté. Aussi bien qu’on nous paie, en avons-nous conclu, on ne nous paiera jamais assez. Il ne vaut pas la peine de tuer tant de gens pour le profit des autres. » Il conclut : « Les entreprises de presse ne sont, après tout, que des sortes de pompes funèbres, et nous, les employés, procédons selon les journaux à des enterrements de première, de seconde ou de troisième classe… » Julio Camba est mort, célibataire et sans enfant, en 1962, dans la chambre 383 de l’Hotel Palace, à Madrid, où il habitait depuis huit ans.

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