« Personne en situation de handicap », « senior », « exilé » : quand la novlangue fait cache-misère

7 months ago 66

Oubliez « les retraités » et les « vieux », préférez « seniors », ou « personne en besoin d’aide à l’autonomie ». Telles sont les recommandations du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) qui ont publié, mardi 1er octobre, leur plan de lutte contre l’âgisme, cette discrimination sociétale contre nos aînés. Des précautions linguistiques qui visent à « voir dans le vieillissement non pas une perte de valeur mais une autre manière d’habiter et de ressentir le monde ». « Se pencher sur le lexique, c’est reconnaître que les mots ont un poids, qu’ils façonnent les regards, orientent les gestes et peuvent autant nourrir l’attention que l’indifférence », détaille le Conseil.

Quelques mois plus tôt, à l’occasion des Jeux olympiques de Paris 2024, le terme « handicapé » a lui aussi été remplacé collectivement par les médias et les politiques par « personne en situation de handicap ». Les associations oeuvrant pour des causes variées usent jusqu’à la corde cette périphrase, par exemple pour nommer les sans-abri : « personne en situation de rue ». Déclinable à l’infini. On pourrait imaginer « personne en situation de ruralité », pour désigner les campagnards, ou « personne en situation de calvitie » pour les chauves. Concernant la question migratoire, les ONG veillent-elles à utiliser le mot « exilé » plutôt que « réfugié », celui-ci ne s’adressant qu’aux personnes éligibles au droit à l’asile, au risque d’oublier tous les autres contraints à fuir leur pays et qui meurent aussi dans la Manche ou en Méditerranée. Marotte militante ou changement de société ? Même les personnes concernées peinent à choisir la façon dont elles espèrent être désignées.

13 10 riss novlangue

Euphémiser pour faire disparaître

« Depuis l’Antiquité, on cherche à nommer en évitant de blesser. La préoccupation était d’abord religieuse, avec tout ce qui relève de l’euphémisme et du blasphème, rappelle la linguiste Agnès Steuckardt. Par exemple, les Grecs appelaient les déesses de la vengeance les Euménides, les bienveillantes, afin de ne pas froisser leur susceptibilité ». Des siècles plus tard, dans les années 1970, la question de la dénomination se transpose aux questions sociologiques liées aux discriminations et au communautarisme : identités, couleurs de peau, catégories sociales. Le débat venu des États-Unis surgit en France : doit-on dire « noir », « black » ou « personne de couleur » ? « Foucault, déjà, attachait une grande importance à la façon dont on nomme. Elle était considérée comme un élément constitutif de la place qu’on occupe dans la société. Ces questions sont politiques, avec un enjeu de rôle social, ajoute la chercheuse. Le nerf de la guerre, c’est d’éviter de réduire une personne à une des caractéristiques qui la constitue, alors qu’elle est avant tout un citoyen ou une citoyenne comme les autres. »

Comme l’explique le docteur en philosophie Bertrand Quentin, auteur de Les Invalidés, l’expression « personne en situation de handicap » déplace la question de la responsabilité : la façon dont le handicap est vécu ne dépend pas d’une réalité biologique constitutive de la personne mais de l’incapacité de la société à s’adapter. « Lorsque l’on équipe des bus avec un accès par plateforme mobile, la déficience demeure mais le handicap diminue. La personne qui utilise ce bus se sent moins en situation de handicap. Il y a donc une responsabilisation possible de la société lorsque l’on fait usage de l’expression « situation de handicap » et il n’y en a pas quand on use du terme « handicapé » Dans une société qui n’investit pas pour équiper les bus, les personnes en situation de handicap sont bien invalidées par un choix de société. » La personne détient avant tout, selon le sens « kantien », « une dignité inaliénable quelles que soient ses apparences physiques ou psychiques ».

Risque d’opacifier

Aux États-Unis pourtant, des militants anti-validisme contestent cette vision des choses et revendiquent le terme d’ « handicapé » : le mouvement s’appelle « #SayTheWord ». Dans la revue Vie sociale et Traitements, la psychothérapeute Hélène Genet, elle-même mère d’un enfant handicapé, souligne les difficultés propres à ceux dont la différence reste une part entière de leur identité. « L’expression en situation de handicap fait oublier que le handicap est aussi « constitutif ». À ce compte-là, tout le monde est, à un moment ou à un autre, « en situation de handicap ». Rien à y redire évidemment, surtout si l’on prend en compte l’infinie diversité des situations. Dans le film Intouchables, le Noir extirpé des banlieues est en un sens aussi handicapé que le tétraplégique qui l’emploie, note Hélène Genêt. Mais alors, quid de l’assistance due à ceux qui sont marqués dans leur chair et qui dépendent définitivement des autres ? Comment va-t-on répartir les moyens, les aides ? Et si la catégorie est à ce point perméable, quid des droits spécifiques ? Qu’en sera-t-il enfin de la reconnaissance sociale ? »

Au risque d’être contreproductif : « On voit bien que ces expressions ne modifient en rien le réel des situations, mais seulement la perception qu’on en a, ou plutôt qu’il faut en avoir », écrit-elle. « Elles permettent une certaine civilité dans le langage qui adoucit l’existence sociale, concède Agnès Steuckardt. Mais il existe une distorsion entre le langage et les actes politiques. À un moment, l’euphémisme devient ridicule et l’hypocrisie assez terrible dans la mesure où les politiques de soutien ne suivent pas. » Et puis un jour, la réalité s’efface derrière les précautions. « C’est une tension entre la volonté de ne pas être réduit à son handicap et la crainte d’être invisibilisé. Le vocabulaire peut jouer un rôle d’opacification, d’enfumage, et là il devient nocif. » Les linguistes utilisent l’expression « tapis roulant des euphémismes » : au bout d’un moment, les expressions s’usent et ne trompent plus personne. Par exemple, l’expression « partir » qu’on a jadis utilisé pour « mourir » a été abandonnée. « La difficulté qu’on cherche à adoucir ressurgit. C’est un éternel recommencement de la langue pour envelopper une réalité trop dure, trop offensante. On est toujours à la poursuite d’un nouveau terme », précise Agnès Steuckardt.

Quant aux vieux, ceux qui récusent le terme sont avant tout ceux qui ne s’y reconnaissent pas. Le sociologue Serge Guérin a publié un livre nommé Vive les vieux ! quelques années plus tôt. « Les réactions dépendaient des imaginaires des uns ou des autres. Certains m’avaient félicité pour l’emploi du mot, d’autres insulté. Pour certains, ce terme est insupportable. On est vieux soit quand on se sent soi-même vieux, soit quand les autres nous qualifient comme tel. » Ainsi, le mot senior, venu des États-Unis et jugé plus doux, a été utilisé à toutes les sauces jusqu’à ce qu’on oublie qui il désigne et qui il ne désigne pas. Au XVIIème siècle, seul le mot « vieillard » était utilisé. « La stigmatisation ne vient pas du mot. Il vient du regard que l’on porte sur le sujet et de la façon dont on l’emploie », ajoute le sociologue. De fait. Dans l’acronyme Ehpad, on peut bien préférer l’emploi de l’expression « personne dépendante » à celle de « vieux », il n’en reste pas moins celui qui désigne le lieu de l’âgisme et de tous ses abus.

Read Entire Article