Les Anglais appellent ça « gloominess ». Un mélange de tristesse et de mélancolie surplombé d’un gros nuage gris comme seul le ciel du Royaume-Uni en connaît. Il paraît que c’était mieux avant, avec Tony Blair au pouvoir, les Spice Girls en boucle à la télé et John Galliano à la tête de la maison Dior. Les années Cool Britannia, ça s’appelait. Pendant que la France se moquait de ses ados accros au gel pour les cheveux et à la tecktonik, l’Angleterre célébrait sa jeunesse en tentant de faire de Londres the place to be. Même Valérie Damidot, dans sa célèbre émission de décoration intérieure D&CO, sur M6, s’acharnait à tapisser la chambre de tous les prépubères de l’Hexagone de posters représentant ces foutus drapeaux anglais et autres bus rouges à deux étages.
Et puis, comme toutes les modes, celle-ci est passée. Élisabeth II a claqué, et son successeur de fils désormais sur le trône a autant de charisme qu’un bol de porridge. Pis, même la démocratie et l’État de droit que l’on pensait naïvement être ancrés dans la chair des héritiers de Churchill sont en passe de devenir ringards. L’Angleterre tâtonne, se cherche dans le marigot du populisme, qu’elle découvre tout juste. Mais bonne nouvelle ! Le pays a réussi à dénicher son bouc émissaire : ce sera la police.
Les Bobbies ont un pet au casque
Il faut dire que depuis plusieurs mois, des vidéos de citoyens arrêtés pour des motifs dérisoires pullulent sur les réseaux sociaux. Ainsi, le mois dernier, le Daily Mail titrait « Un homme autiste interpellé dans le milieu de la nuit pour avoir posté « Fuck Hamas » [« J’emmerde le Hamas »] sur les réseaux sociaux ». L’affaire est lunaire, bien que raccourcie, l’homme ayant en réalité écrit : « Fuck Hamas, Fuck Palestine, Fuck l’islam. Vous voulez manifester ? Allez le faire dans un pays musulman. » Quelques jours plus tôt, c’est le cocréateur de la série humoristique Father Ted, Graham Linehan, qui s’est vu passer les menottes à l’aéroport d’Heathrow. Son tort ? Avoir publié sur X : « Si un homme trans se trouve dans un espace réservé aux femmes, il commet un acte violent et abusif. Faites un scandale, appelez la police et, si rien ne fonctionne, frappez-le dans les c… » Arrêté par cinq policiers pour « incitation à la haine et à la violence en raison de l’orientation sexuelle », le comédien de 57 ans aurait tellement paniqué qu’il a fini à l’hôpital en raison d’une pression artérielle trop élevée. Et la liste s’allonge en remontant dans le temps. Là, c’est un homme embarqué pour avoir osé porter un pendentif avec une étoile de David lors d’une manifestation pro-Palestine, car il aurait « contrarié » les manifestants ; ici, c’est un couple qui a passé huit heures en garde à vue pour avoir critiqué l’école de leur fille sur un groupe WhatsApp avec des parents d’élèves…
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Alors quoi, les bobbies – comme on les surnomme en référence au fondateur de ce corps de métier, Robert Peel – auraient-ils tous pété un câble ? Outre les débats sur la liberté d’expression qui se multiplient outre-Manche, les observateurs notent surtout qu’il est bien révolu le temps où l’on se prenait en selfie avec ces gentils nounours devant Big Ben. « Historiquement, les relations entre la police anglaise et les citoyens sont fondées sur un respect mutuel, où l’on privilégie le consentement plutôt que la coercition », rappelle à Charlie Kevin Rocheron, spécialiste en civilisation britannique. Car, contrairement à nous – merci à un certain taulard qui croupit actuellement à la Santé –, l’Angleterre a toujours privilégié la police de proximité. « Cette organisation locale et non nationale permet plus de flexibilité et d’intégration auprès des citoyens », explique Kevin Rocheron, soulignant que la grande majorité des policiers n’étant pas armés, la confiance n’en est que redoublée avec la population. Oui, mais voilà, en octobre 2024, un sondage YouGov montrait que seulement 54 % des Britanniques étaient satisfaits de leur police, contre 72 % à peine cinq ans plus tôt. Un désamour lent mais progressif, aux causes multiples : bavures à répétition, accusations de racisme institutionnel… Ainsi, en 2023, une enquête officielle faisait état de comportements accablants de la police londonienne, incluant sexisme, homophobie et discrimination.

Le tableau ne s’arrête pas là. Car, outre les agissements des flics, il y a aussi les pouvoirs qui leur sont accordés. « Les policiers disposent notamment de la prérogative du « stop and search », qui leur donne les moyens de vous arrêter et de vous fouiller s’ils ont des « doutes raisonnables » sur vous. Mais que veut dire « doute raisonnable » ? Sur quels critères se fonde-t-on ? », interroge Kevin Rocheron. Si, selon plusieurs études, les minorités sont les principales victimes de cette pratique, voilà que les nationalistes, eux aussi, commencent à vivre ce que les premiers connaissent déjà par cœur. De quoi alimenter leur discours basé sur la victimisation, en enchaînant les comparaisons scabreuses. Ainsi de Tommy Robinson, petite frappe devenue fer de lance du mouvement identitaire anglais, qui n’a de cesse de dénoncer « une justice à deux vitesses » et une police jugée trop « woke » cette fois, en rappelant, dès qu’il le peut, son inaction dans l’affaire dite des « grooming gangs ». Un scandale qui s’étire sur des décennies et prend place dans les localités les plus défavorisées du pays, où des hommes, majoritairement d’origine pakistanaise, séduisaient des jeunes filles paumées en les attirant avec de l’alcool ou des clopes avant de les contraindre à des relations sexuelles. La lenteur, avérée, des forces de l’ordre dans ces affaires n’a fait qu’entretenir ce que l’extrême droite considère comme un « deux poids, deux mesures » : « Cela lui permet d’alimenter un discours plus large sur la crise de la liberté d’expression, la perte de confiance dans les institutions et une polarisation idéologique entre libéraux progressistes et nationalistes patriotes », décrypte Kevin Rocheron.
Et voilà que, désormais, c’est le système judiciaire du pays tout entier, le fameux « common law », qui en prend pour son grade. « Notre législation a bien fonctionné jusqu’à récemment, car elle a été conçue à une époque où le consensus était beaucoup plus large, avant l’émergence des réseaux sociaux et la montée en puissance de l’extrême droite. Les décisions relatives aux poursuites et aux peines sont désormais controversées, comme l’illustre l’affaire Graham Linehan », explique à Charlie Mike Hough, criminologue et professeur à l’université Birkbeck, à Londres. Dans la ligne de mire des nationalistes ? Le Crown Prosecution Service (CPS), un organisme indépendant créé il y a seulement quarante ans et chargé de prendre la décision de poursuivre ou non l’auteur d’une infraction. « Auparavant, c’est la police qui se chargeait de poursuivre ou non. C’est la grande différence entre nos deux pays. Chez vous, c’est le juge d’instruction qui supervise les décisions d’enquête », poursuit le spécialiste, qui maintient que les arrestations pour des publications sur Internet sont un fait récent et marginal. Problème : ces dernières sont largement médiatisées, notamment par la chaîne de télévision GB News. Sorte de Fox News sauce rosbif lancé il y a quatre ans à peine, le média est rapidement devenu le plus visionné du Royaume-Uni. Et ne s’interdit bien sûr jamais de mettre un taquet sur le casque arrondi de ceux qui, naguère, ornaient les murs des chambres d’ados.
6 months ago
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