Vous trouviez Zemmour un peu trop moderne ? Bolloré a déterré pour vous sa dernière trouvaille pour sauver la France : un fantôme de l’ancien régime, tout droit sorti de sa retraite madrilène. Le timing est parfait. Alors que la Ve république craque de partout, Le Journal du dimanche nous propose sa solution en la personne de Louis de Bourbon, illustre inconnu descendant malgré tout de Louis XIV. Dans une tribune en date du 8 octobre qui sent bon la sacristie et la fleur de lys, le « chef de la maison de Bourbon » nous alerte sur une France « au bord de l’effondrement », victime de l’« immobilisme, l’impuissance et l’incapacité » de sa classe politique. La solution, selon lui ? Un retour aux sources, un plongeon dans le grand bain de « l’héritage monarchique », seule source « d’espérance », mais surtout de « stabilité ». Pari réussi : la tribune fait immédiatement le tour de la fachosphère, et va jusqu’à se frayer une place dans les colonnes du Figaro et de Valeurs Actuelles.
Et puisque, dans l’empire Bolloré, on se refile les bons plans, cette tribune dans Le JDD lui a ouvert les portes du plateau de CNews le 11 octobre, où les présentateurs sont allés jusqu’à lui donner du « Monseigneur ». L’occasion de découvrir que le prétendant à la couronne de France est incapable d’aligner trois mots de français sans lire un prompteur, et a un accent espagnol à couper au couteau. Rien d’étonnant, puisque Luis Alfonso Gonzalo Víctor Manuel Marco de Borbón y Martínez-Bordiú, de son vrai nom, n’a jamais vécu parmi ses sujets. Pas plus que son père ou son grand-père, d’ailleurs, qui, malgré leur lubie de rétablir le bon vieux temps des lettres de cachet, restaient bien tranquilles au soleil, sous les latitudes ibériques. Et pour cause : ces derniers ne sont pas nos Bourbons, bien français, mais la branche espagnole de l’ancienne famille régnante. « Tout ça vient du traité d’Utrecht de 1713 », résume l’historien Baptiste Roger-Lacan, « la branche espagnole des Bourbons, à l’époque, abandonne toute prétention au trône de France, au terme d’une guerre épuisante. Mais en 1883, le comte de Chambord, dernier des Bourbons français, meurt sans héritier. Résultat, la branche espagnole de la famille se retrouve avec le trône de France sur les bras ». Les pauvres.
« Quand on attaque Franco, on attaque les miens »
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Au XXe siècle, la famille royale s’est lourdement compromise avec le franquisme, jusqu’à mélanger les dynasties. Autrement dit, Louis de Bourbon n’est pas seulement descendant du fondateur de la monarchie absolue par son père, mais traîne aussi un bel héritage fasciste par sa mère, petite-fille du Caudillo. Un patrimoine politique qui ne semble pas particulièrement le déranger, puisque l’intéressé est président d’honneur de la fondation Francisco Franco et s’acharne à défendre la mémoire de celui qui massacra quelque 150 000 opposants. En 2019, il déclarait même que « quand on attaque Franco, on attaque les miens » et était un des porteurs du cercueil du dictateur pour son exhumation – le gouvernement espagnol ayant opportunément estimé qu’un mausolée monumental ne convenait peut-être pas pour un personnage de ce genre.
Non content de revendiquer sa filiation fasciste, celui qui se rêve roi de France s’amuse aussi à s’impliquer dans la vie politique espagnole. En témoigne sa proximité assumée avec le parti Vox, sorte de zemmourisme extra-pyrénéen obsédé par une Espagne blanche, catholique et virile. « C’est très clairement un personnage d’extrême droite, autant dans son héritage personnel que dans les idées qu’il met en avant. Il a un agenda politique traditionaliste, antilibéral, anti-égalitaire », analyse Baptiste Roger-Lacan. Un agenda qu’il se verrait bien appliquer chez nous, à en croire ses récentes sorties.
Un entrepreneur habitué aux naufrages
Alors, en attendant que son bon peuple daigne le faire remonter sur le trône, Louis-Alphonse fait de l’argent. Avec une efficacité douteuse, puisque bien qu’étant banquier de formation, profitant du réseau familial, son nom est associé à deux banques ayant fait faillite récemment en Amérique latine. La première, la Banco Del Orinoco – filiale de la banque vénézuélienne dirigée par son beau-père -, coule en octobre 2019 en laissant des milliers de clients sur la paille, en raison d’une « gestion fragile de la gouvernance d’entreprise », selon la surintendance des banques du Panama. Louis-Alphonse y occupait la fonction de directeur. Il était aussi directeur des relations internationales de la All Bank Corps, une autre entité de l’empire familial, qui a été brutalement mise sous tutelle à la même période par les autorités panaméennes pour éviter à ses clients de perdre tous leurs avoirs.
Il n’y a pas que dans la banque que Louis de Bourbon collectionne les plantages, puisqu’il est à l’origine d’une flopée de projets d’entreprise avortés ou en sérieuse difficulté. Deux holdings créées par sa majesté, une au Royaume-Uni et l’autre au Luxembourg, ont été dissoutes elles aussi entre 2019 et 2020 en raison d’une rentabilité trop faible. Son dernier projet en date, un magasin de drones en plein cœur de Madrid, connaît également de sérieux revers à cause de la difficulté d’approvisionnement en composants électroniques due à la guerre en Ukraine. Résultat, l’héritier du trône d’Henri IV s’est reconverti en vendeur de produits dérivés de marques connues, « des porte-clés aux polos, en passant par des jantes de voitures de course ou des vestes en cuir », racontait l’intéressé à la presse espagnole en 2024. Un projet qui ne semble pas particulièrement rentable, puisque l’entreprise avait accumulé en juillet de la même année plus de 30 000 euros d’arriérés de loyer auprès du propriétaire du local. La classe royale.
Égérie de l’extrême droite la plus radicale
Cette incompétence manifeste ne l’empêche visiblement pas d’être le prétendant au trône préféré de l’extrême droite la plus radicale. Il n’est, bien sûr, pas le seul à vouloir récupérer la couronne. Mais ses concurrents ne trouvent malheureusement pas grâce aux yeux de la jeunesse royaliste. Prenez Jean d’Orléans, l’autoproclamé « comte de Paris » et chef de file du courant orléaniste : son crime est d’être le descendant de Louis-Philippe d’Orléans, un aïeul qui a eu le mauvais goût de se rallier à la Révolution et, pire encore, de voter la mort de son cousin Louis XVI. Une traîtrise qui ne l’a pourtant pas empêché de finir lui-même sur l’échafaud. Quant à l’héritier de l’Empire, Jean-Christophe Bonaparte, il est encore plus infréquentable : pour les vrais royalistes, Napoléon a beau avoir mis un terme à la Révolution, il en est aussi le fils bâtard. Un Corse parvenu qui a remplacé le droit divin par le Code civil et la naissance par le mérite militaire… En bref, le fossoyeur de l’Ancien régime.
Grâce au rejet suscité par ces figures pourtant particulièrement rétrogrades pour n’importe quel républicain, Louis de Bourbon devient le candidat naturel de ceux qui apprécient autant sa filiation royale paternelle que celle, fasciste, de sa mère. En témoignent les audiences délirantes que suscitent ses sorties médiatiques, mais aussi la prolifération de groupuscules légitimistes depuis une dizaine d’années. Et qu’importe s’il rate lamentablement tout ce qu’il entreprend, qu’importe s’il parle aussi bien français que François Hollande parle anglais, qu’importe s’il est un condensé génétique de monarchies déclinantes : avec l’extrême droite, ce qui compte, c’est la pureté du sang.
7 months ago
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