Prégabaline : la drogue qui achève les exilés

7 months ago 44

C’est un petit comprimé jaune qu’on appelle « taxi », parfois « saroukh » en arabe : la fusée. On se le procure dans la rue en échange de quelques pièces, entre un et trois euros. Une drogue du pauvre comme il en existe tant d’autres, à ceci près que cette substance nommée prégabaline et commercialisée sous la marque Lyrica s’acquiert facilement et plonge le consommateur dans un état de dépendance qui ne dit pas son nom. À l’origine, c’est un traitement contre l’épilepsie, parfois prescrit en cas de trouble anxieux, que les consommateurs utilisent pour ses propriétés euphorisantes, voire complètement planantes. En quelques mois, il est devenu l’unique porte de sortie des jeunes migrants qui s’en gavent pour tromper leur exil. Jusqu’à devenir mortellement accro.

Difficile de quantifier combien de gélules s’échangent sous le manteau, mais un petit tour de la presse donne une idée du phénomène. En avril, les douanes françaises annoncent avoir saisi plus de 30 000 doses de prégabaline. À l’hiver 2024, les gendarmes de Clermont-Ferrand ont démantelé un important trafic de ce médicament : plus de 600 000 comprimés avaient été dérobés à une entreprise de distribution de produits pharmaceutiques. Ce mois-ci, un médecin nantais a été condamné à une interdiction d’exercice de cinq ans pour avoir délivré plusieurs centaines de prescriptions. Il a expliqué aux juges vouloir éviter à ses patients un sevrage brutal, seul face à des malades défavorisés et éloignés du système de soin. « Nous avons constaté une recrudescence des saisies en 2023. Le phénomène s’est installé », a confirmé à l’AFP Corinne Cléostrate, la sous-directrice des affaires juridiques et de la lutte contre la fraude à la Direction générale des douanes.

Supporter le quotidien et le traumatisme

Car ces patients sont le plus souvent issus « d’une population précaire qui passe sous le radar des études épidémiologiques habituelles », à en croire l’addictologue Dorian Rollet, auteur de plusieurs études transversales sur le sujet. « Le public usager de prégabaline est retrouvé dans les grandes métropoles : Lyon, Paris, Marseille, Bordeaux ou encore Toulouse. Cette population souvent masculine est hétérogène, mais les usagers ont souvent pour point commun d’être vulnérables sur le plan social, avec des parcours de vie traumatiques et des conditions de vie difficiles. Le public, jeune, est souvent originaire d’une partie du Maghreb », explique-t-il. Dont une grande partie de « mineurs non accompagnés », les MNA, qui vivent à la rue ou dans des centres d’accueil pour migrants et en situation irrégulière.

Le médecin breton Frédéric Taylor a consacré sa thèse de fin d’études au sujet. Pendant plusieurs mois, il a œuvré au sein d’un centre de soins gratuits à Brest. Là-bas, il a été confronté à des demandes abusives de Lyrica. « Je lisais partout qu’il s’agissait d’un processus de défonce. En réalité, il s’agit davantage de s’aider à supporter un quotidien difficile et à faire face au traumatisme de leur parcours migratoire. C’est un anxiolytique et un désinhibiteur », détaille-t-il. Un de ses patients explique : « Quand j’en mange, elle me donne de l’énergie, je me sens chaud. » Un autre, livreur, avance : « Ce médicament donne du courage. Sur le scooter, je fais des trucs que j’arrive pas à faire. Sans Lyrica, j’arrive même pas à doubler. » Ils ont entre 20 et 35 ans, sont originaires de Tunisie et du Maroc. L’un a décidé de quitter le bled faute de perspective. Il rêvait de devenir sportif et ne s’entendait pas avec sa famille. Il débarque finalement en France et se retrouve à errer de camp en camp, se fait tabasser et voler toutes ses affaires. « La molécule lui est apparue comme une solution au problème », se souvient Frédéric Taylor. Un jeune Algérien a lui fui son pays car il y dealait du shit et ne voulait pas être confondu par sa famille. À la rue en Europe, on lui propose du Rivotril, un autre antiépileptique, puis du Lyrica, à quoi il devient très vite accro. « Pour beaucoup, il y a une forme de dichotomie : c’est une gélule et donc un médicament, pas une drogue. Les consommateurs tombent dedans petit à petit. Parfois, ce sont même les médecins qui les prescrivent, notamment dans les CRA (Centres de rétention administrative) et les centres pénitentiaires. »

Si le Lyrica a été largement prescrit au Maghreb depuis les années 2000, la plupart des consommateurs ont pris leur première dose arrivés en France, dans la rue. « Le Lyrica est devenu le médicament le plus accessible sur le marché de rue, notamment à Barbès ou à la Goutte d’or », ajoute Dorian Rollet. Parfois, ces médicaments sont distribués par des « grands » qui en profitent pour maintenir les jeunes arrivants sous leurs coupes et verser dans toute sorte de trafic. En 2024, six ressortissants algériens ont été condamnés à des peines allant de 4 à 6 mois de prison ferme pour traite d’êtres humains. Ils offraient des comprimés de Lyrica aux mineurs non accompagnés pour les contraindre, une fois ceux-ci addicts, à voler à l’arraché sur la place du Trocadéro.

Les soignants font face à un dilemme : accepter de prescrire ou refuser et perdre de vue leurs patients ? « Parfois, on espère, en les prescrivant nous-mêmes, pouvoir les aider à contrôler leur consommation », concède Frédéric Taylor. « En termes d’accompagnement ou de gestion du sevrage, il n’existe pas de recommandations et peu d’informations sont disponibles », ajoute Dorian Rollet. En réalité, il n’existe pas de protocole pour ces populations qui passent en dessous des radars. En 2023, deux hommes sont décédés dans les centres de rétention, a priori après des overdoses de prégabaline. Les conclusions de l’enquête ne sont toujours pas connues.

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