Procès AFO. La défense façon Nuremberg du chef de la cellule Île-de-France

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Un grand-père. Du genre bien franchouillard. Le mien, le vôtre, le nôtre. De ceux qui arborent une veste élégante et une moustache d’époque, forcément blanchie par soixante-seize printemps. Un vieux monsieur qui porte beau. Endimanché, dirait-on même. Et pour cause : ce jeudi 19 juin, Bernard S. comparait devant le tribunal de Paris dans le cadre du dossier AFO pour « Action des forces opérationnelles ». Il est soupçonné, comme les quinze autres prévenus, d’avoir planifié des actions violentes antimusulmans. Il serait même le chef de la cellule Île-de-France, en charge du recrutement, de l’organisation de réunions et de la recherche d’armes.

À l’entendre, sa radicalisation aurait débuté – comme bon nombre de ses complices présumés – en 2015. « J’ai été touché directement », commence-t-il en accrochant ses deux mains à la barre. Silence. « C’est ma petite fille… », balbutie le vieil homme en baissant les yeux. Le 13 novembre, elle aurait dû être au Bataclan. Coup du destin : elle tombe malade la veille. « Une grippe, rien de grave », ajoute-t-il. Mais une partie de sa bande de copains sera bien présente dans la fosse quand les deux kalachnikovs commenceront à rafaler. « Ça m’a touché un petit peu quand même », raconte-t-il d’une voix aiguë, comme fêlée par l’émotion.

« Au cas où »

Alors, s’il a rejoint l’association Volontaires Pour la France (VPF), puis qu’il a suivi les membres les plus radicaux chez AFO, il faudrait le comprendre. Lui considère en tout cas que ce n’est « pas mal ». Si « juridiquement », il a « sans doute tort », il considère qu’il faut parfois savoir s’émanciper du droit. « Je suis un père de famille qui se trouve confronté à un risque, qu’on a constaté comme étant non négligeable, de déferlement et mon devoir est de prémunir ma famille au maximum de ce que je peux faire contre ce genre de danger », explique-t-il à la présidente. « En vous munissant d’un arsenal d’armes ? », relance-t-elle. « On ne fait pas ça avec des fléchettes en papier ou des lance-pierres », rétorque-t-il, du tac au tac.

Mais, attention. Bernard S. le jure, il ne comptait pas passer à l’action. Si le groupe manie des explosifs, des grenades artisanales ou des fusils-mitrailleurs, c’est « au cas où ». Au cas où la guerre civile. « Et le « au cas où », aujourd’hui, n’est pas arrivé », ajoute-t-il. En cas de danger, ils se seraient « exfiltrés » avec leurs familles « dans des terrains, des châteaux » fournis par « des réseaux d’amis ». Et les armes, « c’était pour se défendre », jure-t-il. Reste le dossier, les échanges de messages avec les autres membres du groupe où l’on évoque sans fard « la lutte contre l’islamisation de la France ». « Et le projet de tuer 200 imams, ça vous évoque quelque chose ? », l’interroge la présidente. « J’en ai entendu parler, mais c’est un serpent de mer, un fantasme, c’est une idée qui trottait dans la tête, mais qui ne se serait jamais réalisée », promet-il, comme ceux qui l’ont précédé à la barre.

Difficile à gober. D’autant qu’un de ses emails, envoyé au leader de l’organisation à l’époque, évoque au contraire son agacement face au manque d’actions concrètes. Se faisant le porte-parole de ses troupes, Bernard S. faisait remonter au bureau national l’agacement et la fatigue des membres, qui attendaient le feu vert pour passer à l’action. Il y fait notamment référence à l’opération dite « halal ». Comprendre : empoisonner au cyanure de la viande halal dans des supermarchés. « Ah… Le projet halal. Étonnamment, le sujet a cristallisé Alors, j’avais deux possibilités : soit leur dire  »vous êtes fous, arrêtez tout de suite » au risque qu’ils le fassent derrière mon dos, soit les accompagner et laisser pourrir jusqu’à ce que ça meure. C’est ce que j’ai choisi », tente-t-il.

Dans les échanges de messages, on cause aussi de « cibles », de « bâtiments », de « véhicules » et d’ « individus ». Mais Bernard S. le jure : il ne se souvient de rien. « Ah, si, ça me revient ! Il s’agissait pour moi de, comment dire, former les gens, tout le monde disait un peu tout et n’importe quoi et en réalité, rien ne se faisait, j’ai essayé de discipliner ça, ces individus, j’aime bien quand les choses sont claires », détaille-t-il sans qu’on comprenne bien où il veut en venir. « Il n’y avait pas d’intérêt particulier à cibler une catégorie de la population qui vous faisait un peu peur, du moins plus que les autres ? », tente de recentrer la présidente. On n’en saura pas plus.

Accélérationnisme

Pour prouver sa bonne foi, le vieil homme se lance alors dans un discours technique. Accrochez-vous. Il existe deux types de grenades. Les grenades « offensives » et les grenades « défensives ». Les premières auraient un emballage très léger pour maximiser les dégâts. Et ce ne serait pas le cas des celles qu’on a retrouvées lors des perquisitions. De quoi garantir, selon lui, qu’ils ne comptaient pas les utiliser pour attaquer qui que ce soit. « D’où viennent vos connaissances en grenade ? », l’interroge la juge. Une préparation militaire dans sa jeunesse. Juste avant de se faire dispenser de service militaire. « Mon épouse, pour m’empêcher de m’y rendre, a écrit au président Giscard d’Estaing, qui a accepté sa demande », tente-t-il, comme pour conserver son ethos de combattant.

La présidente le confronte ensuite à des textes, aux accents doctrinaux, retrouvés à son domicile. On peut y lire qu’il faudrait un « électrochoc » pour « réveiller les consciences ». Après un nouvel attentat islamiste, l’auteur prône l’élimination de « 150 à 200 imams salafistes ». Un acte qui entraînerait une « riposte violente » des « musulmans » avec « embrasement des grandes villes » obligeant l’État à se positionner. Une théorie politique appelée « accélérationnisme », en vogue dans certains milieux d’extrême droite. « Je ne suis pas le rédacteur de ce texte », balaie le prévenu à la barre. D’ailleurs, lui ne faisait que « transmettre », ce qu’on lui avait « demandé de transmettre ». Une mécanique dans un rouage qui le dépasse et dont il ne savait rien, en somme. La blague.

« Pour des gens qui se réclament et invoquent régulièrement la résistance, venir dire, j’ai répondu aux ordres, j’ai transmis parce qu’on m’a demandé de transmettre, ça… ça accroche un peu à l’oreille », lance la présidente. « Ça sonne Nuremberg, vous voulez dire ? », relance le vieil homme. « Oui, ça sonne un peu Nuremberg ». Tu parles d’un résistant.

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