Son marteau de bois à la main, l’Américaine Leonie Brinkema en a vu défiler d’autres. À 81 ans, la juge fédérale originaire du New Jersey se fait d’ailleurs toujours un malin plaisir à ponctuer ses décisions de justice par une phrase assassine. C’est elle qui, en 2006 lors du procès de Zacarias Moussaoui, l’un des conspirateurs de l’attentat du 11 septembre 2001, avait ainsi balancé à l’accusé : « Vous êtes venu ici pour être un martyr et mourir dans la gloire, mais pour paraphraser le poète T. S. Eliot, vous mourrez en gémissant. » C’est aussi elle qui, en ce début d’année, a envoyé paître les avocats de l’administration Trump lorsque ces derniers ont tout tenté pour expulser un couple de Vénézuéliens du pays sans leurs enfants, quitte à mentir sur leurs déclarations en faisant passer l’épouse pour une membre de gang. « S’il s’agissait d’une affaire criminelle, je vous expulserais de mon cabinet », leur a-t-elle cinglé. Alors, forcément, on trépigne de savoir ce qu’elle trouvera à dire, ce qu’elle va envoyer dans les dents, cette fois, des dirigeants de Google, dont le procès pour abus de position dominante dans le marché de la publicité en ligne s’est ouvert ce lundi.
C’est la deuxième fois de l’année que le géant de la tech se retrouve dans le box des accusés pour ses pratiques jugées anticoncurrentielles. Et si la première affaire concernait le navigateur Chrome, que le gouvernement américain souhaitait contraindre Google à vendre avant que cette demande ne soit rejetée par un tribunal début septembre, cette fois, c’est le domaine de « l’adtech » qui est dans le viseur de l’administration Trump. Un terme, légèrement flou, qui désigne l’ensemble des outils et logiciels utilisés par les entreprises pour mesurer les audiences et diffuser leurs publicités intempestives sur le moindre site Internet – excepté celui de Charlie Hebdo. Or pour le gouvernement américain comme pour la juge Brinkema, Google, jamais en reste lorsqu’il s’agit de s’engraisser un peu plus, a forcé les éditeurs à n’utiliser que ses solutions via des clauses contractuelles et des intégrations technologiques les empêchant de voir si l’herbe était plus verte ailleurs. En avril dernier, la juge avait ainsi reconnu la firme coupable d’avoir maintenu un monopole mais sans prononcer de sanctions particulières. Une première étape de cette saga judiciaire qui se poursuit donc cette semaine autour d’une question centrale : quelle condamnation la juge décidera-t-elle ? Las, il faudra faire preuve de patience car les sanctions ne sont pas attendues avant plusieurs semaines soit le temps du procès en cours puis celui des plaidoiries qui doivent se tenir dans les mois à venir.
L’Europe bégaye
Pour autant, c’est peu dire que le monstre de Mountain View, au cœur de la Silicon Valley, risque gros. Car en contrôlant toute la chaîne publicitaire de bout en bout et « en compromettant l’équité du marché » dixit l’un des plus grands acteurs de l’adtech, The Trade Desk, l’entreprise s’est attiré les foudres de la justice et surtout de son ministère. Selon des documents judiciaires, ce dernier souhaite que Google se sépare de sa plateforme publicitaire et soit interdit d’en exploiter une pendant dix ans. Une punition un tout petit peu excessive selon l’entreprise qui s’est empressée d’en faire un billet de blog publié ce 19 septembre. « Le ministère de la Justice méconnaît le fonctionnement de la publicité numérique et ignore l’évolution spectaculaire du paysage, avec une concurrence accrue et l’arrivée de nouveaux acteurs », a ainsi écrit Lee-Anne Mulholland, la vice-présidente du groupe, avant de se déclarer « impatiente de plaider notre cause devant les tribunaux ».
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Impatience… ou indifférence ? Ce n’est pas la première fois que Google se retrouve cloué au pilori pour son emprise dans le monde de la publicité en ligne. Avant Léonie Brinkema, c’est la Commission européenne qui a revêtu sa robe d’audience en début de ce mois pour des motifs similaires. Bilan ? Alors que le monde de la tech s’apprêtait à voir l’entreprise démantelée, Bruxelles s’est contenté de lui infliger une amende (de 2,95 milliards d’euros, certes, mais tout de même) et d’exiger des changements de pratiques.
Se prépare-t-on donc à assister à un gros flop ou à une véritable disruption dans le monde de la technologie publicitaire ? Reste à savoir également ce qu’en pense Sundar Pichai, le directeur général de Google. Était-ce vraiment nécessaire d’aller lécher les bottes du président Trump lors de ce fameux dîner réunissant les grands de la tech quitte à effrayer le reste du monde ? Début septembre en effet, les boss de la Silicon Valley, parmi lesquels Mark Zuckerberg (Meta), Bill Gates (Microsoft) et Sam Altman (OpenAI), ont dû souffrir du dos à force de faire des courbettes à Donald. Au menu du repas ? De la flagornerie à la limite de l’indécence. « Je veux vous remercier pour l’aide que vous apportez aux entreprises américaines à travers le monde », a par exemple déclaré à Trump Tim Cook, le patron d’Apple. « Merci d’être un président qui soutient autant les entreprises et l’innovation. C’est un changement vraiment appréciable », a, de son côté, louvoyé le père de ChatGPT. Un exercice de servitude volontaire, et quelque peu humiliant soyons honnêtes, qui n’aura servi à rien : le gouvernement du fana de golf n’a pas prévu de lâcher la grappe à Google et sa myriade de monopoles.
7 months ago
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