Procès des passeurs de Lille. « Je ne pouvais pas laisser ma femme subvenir à nos besoins seule »

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Fallait le voir ce gribouillis gratté sur un carnet au stylo bic. « C’est un camion, vous ne reconnaissez pas ? nous glisse un interprète, pas peu fier de l’oeuvre de son accusé. Il a besoin de ça pour rester bien concentré pendant les débats ». Et le grand garçon a 40 ans : Dana S. qu’il s’appelle. Une tignasse brune façon années 1970 et une barbe taillée sec. Comme neuf autres accusés – initialement – cette semaine, il est entendu par le tribunal correctionnel de Lille dans une affaire de réseau de passeurs ayant conduit au naufrage d’une embarcation de migrants au large de l’Angleterre.

Ce bateau, il aurait pu le dessiner Dana S. L’Irakien y aurait crayonné 46 migrants, Afghans pour la plupart, entassés sur un bout de plastique à peine gonflé. Il aurait choisi des grimaces différentes pour chacun, selon si la traversée leur a coûté 1 000 ou 4 000 euros par exemple. Bien sûr, il aurait opté pour des couleurs froides. Qu’on sente un peu les 11 degrés de la Manche, cette nuit du 13 au 14 décembre 2022. Puis, il aurait tracé des croix peut-être ? Sur huit personnages de la quarantaine de passagers : les morts et les disparus. L’oeuvre tragique aurait servi de pièce à conviction majeure devant le parquet lillois. Mais voilà, Dana S. en est resté au stade du camion.

« Je déteste ce travail de passeur, il y a beaucoup d’escrocs »

C’est donc à ça qu’ils ressemblent ces présumés passeurs ? Ces grands méchants de l’immigration ? Dépouilleurs de misères ? À une brochette d’Afghans, Irakiens et Syriens, migrants, comme les autres. Aussi égarés, peut-être, que ceux qu’ils ont laissés couler. C’est en tout cas le jeu de dupe que les premiers accusés entendus essaient de mener depuis lundi, en l’absence des deux têtes présumées du réseau, Alhage H. et Toryali W., respectivement retenus en Belgique et en Serbie. Comme tous les autres, Atiqullah S. a galéré. Accusé de servir de coursier entre la Belgique et la France pour du « matériel nautique » utilisé dans les traversées, l’homme aurait lui-même tenté le passage vers l’Angleterre. Il dit : « Je suis arrivé en France en 2016, et je n’ai obtenu des documents français qu’en 2019. Je travaille, j’apprends le français. Mais à chaque fois je ne reçois pas mon récépissé et je me retrouve viré de mon travail. C’est pour ça que je suis parti à Dunkerque en 2022 : pour quitter la France en conteneur ». 6 000 euros dépensés plus tard, l’escapade tourne au fiasco, rattrapée par la police aux frontières sur le toit d’un camion réfrigéré. « Et on vous les a remboursés ces 6 000 euros ? », interroge la présidente de l’audience. Atiqullah S. esquisse un sourire. « La moitié seulement. Je déteste ce travail de passeur, il y a beaucoup d’escrocs », répond-il.

Et Dana S. aussi il faut le comprendre. Avant de se retrouver sur le banc des accusés pour sa participation logistique et financière au drame de décembre 2022, l’Irakien a connu l’horreur des périples interminables. De l’Irak à l’Iran. De la Turquie à la Grèce. Des demandes d’asiles en Italie, en Norvège, en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas, puis en France. L’OQTF du 9 mai 2023. « Et les problèmes d’argent avec la famille », lâche-t-il à la barre. Comprenez, s’il est devenu une petite main des passages en Angleterre, c’est bien « pour [sa] femme enceinte ». « Il fallait payer les factures, le loyer. Je ne pouvais pas la laisser subvenir à nos besoins toute seule », extirpe l’avocate de la bouche de son client. Et sans doute qu’elle lui aurait fait hurler que n’importe qui aurait fait pareil dans un tel marasme si elle avait pu.

Après tout, on y aurait peut-être cru. Il ne suffit pas plus, parfois, qu’un regard égaré pour croire au scénario de la défense. Rien de plus qu’une « incompréhension culturelle » absurde et vous vous faites avoir. « J’ai changé de numéro de téléphone parce que les chiffres n’étaient pas jolis », lance Dana S. – tout à fait sérieusement – pour justifier ses changements de carte SIM suspects. Rictus contenus dans la salle. Et l’interprète de nous expliquer qu’« en Irak, certains chiffres formant des suites sont mieux vus que les autres ». Puis, on se fera avoir par la détresse d’un « je ne comprends plus rien » lâché, quelques instants plus tard, dans le brouhaha des chuchotis d’interprètes et des pianos de claviers d’ordinateur.

« Je vais au Game ce soir »

Seulement, contrairement à de nombreuses affaires de passage dans le genre, cette fois, l’enquête a permis de remonter – scrupuleusement – la trace du réseau humain et des moyens mis en oeuvre avant le naufrage. Les preuves ? Un vaste dédale de conversations issues de numéros et de fausses identités, ponctué de mots codes typiques de l’organisation de passeurs. « Bien avant le naufrage, vous partagiez déjà des messages explicites comme « Je vais au Game ce soir »», lance la présidente de l’audience à Atiqullah S., le relevé des échanges sous l’œil. Le « Game », c’est le point de passage entre Calais et les côtes anglaises. Dans les enregistrements de messagerie, on parle aussi « OK » et « Saraf », le système qui permet aux candidats à la traversée de transférer de l’argent aux passeurs sans être prélevé avant d’être arrivé à bon port – en théorie.

C’est là, dans les intrications techniques et financières de leurs relevés téléphoniques, que les regards égarés des accusés s’abandonnent. En un instant, l’intrigue dramatique d’Atiqullah S., l’escroqué du passage devenu passeur, s’envole devant les enregistrements de ses allers-retours « Belgique – Grande-Synthe – Loon-Plage – Re-Belgique – Re-Loon Plage », énumère la présidente en soupirs à peine dissimulés. Le dessinateur en herbe, Dana S., finira quant à lui trahi par les conversations de sa propre femme, mise sur écoute dans le cadre de l’enquête. C’était le 10 juillet 2023, à propos d’une autre traversée :

« – Putain ! Entrée irrégulière ? lâche une collègue de l’épouse

– Cette fois-ci ils étaient neuf, répond-elle

– Oh purée ! Il les a entassés ?

– Il en a mis quatre dans le coffre.

– Oh putain ! »

Et d’achever, quelques minutes plus tard : « À la Jungle, Atiqullah va recevoir beaucoup d’argent. Ça va servir pour moi et [l’enfant], et surtout pour l’avocate. » Du reste, il ne faudrait pas avoir l’air d’un migrant miséreux comme un autre.

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