Quand l’IA fait tourner le lait français

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Imaginez que l’essentiel du travail de l’agriculteur laitier ne se résume plus qu’à surveiller ses vaches… derrière un écran. Et ce, parce que l’intelligence artificielle viendrait progressivement prendre la place des éleveurs. Ce scénario n’est qu’au stade prospectif aujourd’hui et pourtant, les outils technologiques qui font appel à l’IA sont de plus en plus présents dans les rangs des agriculteurs. À l’image d’Hubert Leriche, éleveur laitier à Benoîtville, en Normandie, qui utilise, depuis une dizaine d’années, pléthore d’outils connectés. « Ils permettent de réfléchir ou de surveiller à ma place », nous lâche-t-il d’emblée. S’il a investi dans ces technologies c’est aussi pour gagner un maximum de temps. « Quand j’ai commencé à utiliser ces outils, ce qui a été le plus marquant c’était l’outil de surveillance des chaleurs des vaches. Un agriculteur lambda doit passer, en moyenne, quinze minutes dans le troupeau, matin, midi et soir. Aujourd’hui, je ne fais plus du tout ces surveillances. La seule chose qu’on a à faire, c’est de vérifier l’ordinateur qui peut nous dire que telle vache a une activité qui ressemble à une chaleur », détaille-t-il. Il nous l’assure toutefois, il reste maître de tous ses actes mais ne cesse de vanter les mérites de cette aide. Quitte à risquer de devenir un simple gérant… C’est en tout cas ce que déplore Luc Guilloton, éleveur en Vendée : « Dans notre coin, l’IA n’a pas encore véritablement percé mais, quand on la retrouve, elle se situe surtout dans les fermes plus modernes. Avec quelqu’un qui gère à la fois les ouvriers et qui garde un oeil sur le troupeau et les cultures. »

En octobre 2024, l’Institut de l’élevage Idele, publie une enquête sur la « digitalisation des élevages » en partenariat avec le Space 2024, le Salon international de l’élevage. Cette enquête en ligne révèle le taux d’équipement des éleveurs de ruminants français en outils numériques. Pour la filière laitière, le constat est sans appel : 92 % des éleveurs de bovin et 94 % des éleveurs d’ovin sont équipés d’au moins un outil connecté. Respectivement, cela représente 6,6 outils par ferme d’un côté et 4 outils par ferme de l’autre. Le plus souvent, le niveau d’équipement se résume à des capteurs embarqués (53 % pour la filière bovine), de la robotique (47 % pour la même filière), des automatismes (73 % pour la filière ovine et 63 % pour les bovins), le « monitoring » ou la surveillance des bâtiments (plus de 50 % pour les deux filières) et de la traite (53 % chez les bovins). Ces outils composent les différents types d’IA : l’IA robotique, dont près d’un tiers d’élevage laitier est équipé, l’IA prédictive, que possède Hubert Leriche et l’IA basée sur de l’image, un outil d’identification, encore en développement aujourd’hui.

Gagner en confort de travail, mais à quel prix ?

Pour l’ingénieur agronome spécialisé en production animale et membre de l’Idele Clément Allain, si le niveau d’équipement augmente rapidement et de plus en plus, c’est parce qu’il apporte « un vrai confort de travail pour les éleveurs. » « Je visite beaucoup de fermes dans l’année et il n’y a pas longtemps, un agriculteur qui possède un robot distributeur pour l’alimentation depuis onze ans me disait que ça lui avait permis de passer de deux à quatre semaines de vacances par an. Ce n’est pas négligeable pour ce corps de métier. » En effet, parmi les bénéfices de l’utilisation de ces outils, l’enquête souligne avant tout le gain de temps (77,1 %), puis le gain de confort de travail (70,6 %) et enfin, l’attractivité du métier (66,6 %). Sur ce point, Christophe Jaulin, éleveur de vaches depuis quarante ans, lui aussi en Vendée, estime que « l’IA peut véritablement être un atout pour attirer des jeunes sur une exploitation agricole ».

À 59 ans, proche de la retraite, il avoue ne pas se sentir réellement concerné par ces sujets. Même s’il n’est pas fermé à l’idée d’intégrer un robot de traite ou d’autres outils dans sa pratique agricole, il alerte cependant sur ce qu’il juge parfois comme une « course à l’IA » dans les élevages. Lui qui a toujours vu la traite des vaches comme un moment « privilégié à passer avec ses animaux », son expérience lui rappelle également que des investissements trop lourds peuvent être synonymes de gouffre financier. « Les investissements de robotisation et autres sont colossaux, ça représente des centaines et des centaines de milliers d’euros. Je connais plusieurs situations où les gens se sont lancés dans ce genre de projets mais ont dû revenir en arrière car c’était trop de contraintes », nous révèle-t-il. La preuve : 61,9 % des répondants de l’étude considèrent le rapport coût / bénéfices insatisfaisant.

Or, comme le souligne Clément Allain : « Les plus gros investissements concernent les robots, qu’ils soient pour la traite ou pour l’alimentation. Par exemple, un robot de traite, qui fonctionne pour soixante à soixante-dix vaches, représente entre 150 000 et 200 000 euros d’investissements. Car, en plus du matériel, il faut souvent adapter le bâtiment. Ça peut prendre entre quinze et vingt-cinq ans pour amortir l’argent dépensé, selon le court du prix du lait. » L’effet domino est très clair et confirmé par les enquêtes de l’Idele : plus les exploitations sont grosses, plus elles sont productivistes et plus il y a d’équipements connectés. La vache, qui se retrouve alors principalement à l’intérieur des bâtiments, est plus régulièrement trait par la machine et donc, produit davantage de lait.

Hubert Leriche, le plus équipé des agriculteurs interrogés, possède 270 vaches et sept employés pour s’en occuper. La digitalisation des données récoltées pour le changement d’équipe en journée les rendent plus « efficaces », selon lui. Contrairement à Christophe Jaulin qui a seulement soixante-quinze vaches et Luc Guilloton, éleveur laitier en bio, associé avec son frère, qui en compte presque quatre-vingt-dix. Au-delà des profits, Luc Guilloton préfère « embaucher des ouvriers plutôt que d’utiliser de l’IA ». L’éleveur, note, à juste titre, qu’avec le développement de l’IA, le véritable problème réside en partie dans l’augmentation des charges qu’on leur demande sans cesse : « Le monde agricole, tel qu’il évolue aujourd’hui, demande toujours d’en faire plus, tout en enlevant les personnes qui y travaillent donc on doit penser à s’équiper. Mais depuis le Covid, le matériel, qu’il soit robotique ou non, a vraiment augmenté. »

Des systèmes d’élevage pas toujours compatibles avec l’IA

Il faut aussi voir le niveau de travail selon la production souhaitée, fait valoir Clément Allain. Et surtout, prendre en compte un critère simple : y a-t-il pâturage ou non ? « Un élevage qui a pour but de maximiser la production et donc ne fait pas pâturer les vaches, demande plus de travail. Il faut leur distribuer à manger alors qu’à l’air libre, elles se débrouillent toutes seules. Et comme elles sont davantage dans les bâtiments, elles y font leur déjection, donc il faut augmenter le nombre de nettoyage. Le cercle est logique mais il faut pouvoir le gérer », argue-t-il auprès de Charlie.

À l’opposé, les productions en filière bio, dont celle de Luc Guilloton, ne peuvent pas toujours se reposer à 100 % sur l’IA. Lui et son frère n’utilisent que de simples capteurs de vêlage sur la queue de leurs vaches. Un faible coût d’investissement avant le Covid-19, « dans les deux mille euros », et compatible avec sa pratique agricole. Contrairement aux robots de traite qui ne conviennent pas au système de pâturage de l’éleveur. « Le problème de ces outils c’est qu’il faut que les vaches le fréquentent régulièrement. Or, nos vaches pâturent dix mois sur douze dans l’année. Pour l’instant, faire du lait à l’herbe avec un robot c’est très compliqué, voire impossible. » Dans l’attente d’une technologie fiable et conciliable avec leur pratique bio, les deux frères poursuivent leur travail au plus près de leurs vaches, en parfaite connaissance de leurs habitudes, conscients aussi que les robots « n’enlèvent pas une contrainte mais en rajoutent d’autres ailleurs ».

Malgré une hétérogénéité sur la question de l’IA chez les éleveurs laitiers, elle apparaît aussi comme un instrument innovant pour l’avenir du secteur. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Space 2025, qui se tiendra à Rennes en septembre prochain, met au coeur de son évènement et des débats ce sujet. Inscrit noir sur blanc sur son site internet, l’objectif est de « viser l’amélioration de la précision, de la performance, du confort de travail et de la gestion de la santé des animaux. » D’après Clément Allain, trois raisons expliquent pourquoi la filière laitière attire autant l’IA aujourd’hui : « Déjà, il y a bien plus d’élevage laitier que d’élevage caprin ou bovin donc bien plus de production. Ensuite, une vache laitière a, individuellement, bien plus de valeur financière qu’un mouton ou qu’une chèvre. Enfin, et c’est la suite logique, la filière du lait dégage plus d’argent, surtout en ce moment avec une reprise des investissements. » Reste à savoir si il est possible que les éleveurs prennent le tournant de l’IA sans dénaturer le coeur de leur métier… Dont l’essence même est de travailler avec du vivant.

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