On dit que les Français vont mal. Pas ceux d’en haut, mais ceux qui les regardent avec le cou tordu et le menton en l’air. Alors les dents se serrent un peu plus chaque jour à la pompe ou à la caisse de l’hyper. Partout, on se retient. Mais on dit qu’un jour ça va exploser, comme en 68 et en 2018.
Cyril, lui, « ça va ». Attrapé à la sortie de l’usine, à une table de PMU, à l’entrée de Bourges, il descend sa bière, le badge encore autour du cou. Dessus, on lit « KNDS ». C’est le nouveau nom de Nexter, le fleuron de l’industrie française de l’armement, spécialiste des canons Caesar, après sa fusion avec son équivalent allemand, KMW. Quand il se présente, Cyril dit : « Technicien méthode en pyrotechnie dans le service prototypes. » Ça veut dire qu’il est « un peu entre les bureaux et les explosifs ». Il fait des plans de canons, de la sécurité, et, lorsqu’il regarde les défilés du 14 Juillet à la télé, il est fier.
C’est que, depuis deux, trois ans, à l’usine, « ça roule ». Avec la guerre en Ukraine et le lancement de plans de réarmement français et européen, les deux équipementiers stars de Bourges, KNDS et MBDA, embauchent à tour de bras. 500 recrutements depuis 2022, et 2 500 de plus sont prévus pour les cinq prochaines années. « On voit arriver la jeunesse, c’est clair, ça fait du bien », lâche Cyril. Et les cadences s’accélèrent progressivement, aussi : « On est déjà organisés en trois-huit, mais ils sont en train de négocier pour faire bosser le samedi-dimanche en 12 heures-12 heures, payées 36. Moi, ça ne me plaît pas trop parce que j’ai la famille, mais il y en a certains que ça intéresse, donc c’est très bien. »
La rigolade et la guerre
Tout cela ressemble à une banale discussion d’ouvrier. Mais la guerre, alors ? C’est trivial de le rappeler, mais Cyril fait un de ces métiers dont la santé économique est tributaire des drames qui se déroulent ailleurs. Autrement dit, s’il va si bien – et les bons de commande de sa boîte aussi –, c’est parce que les Ukrainiens ont besoin de ses canons pour défendre Kiev et le Donbass, et que la menace Russe se profile encore plus, à l’Ouest. Cette dissonance entre le chaos du monde et la parenthèse enchantée que connaît la ville de Bourges depuis plusieurs mois, elle se voit jusque sur le visage du technicien. Ses traits se mélangent : la rigolade a une gueule d’enterrement, et la guerre, celle d’un sourire lèvres serrées.

En mars dernier, lors d’une conférence de presse organisée à Bourges sur le sujet du réarmement, Serge Richard, président de la chambre de commerce et d’industrie du Cher, allait droit au but : « On a le vent en poupe, les ministres viennent chaque semaine. C’est triste, mais le malheur des uns fait le bonheur des autres. Alors, il vaut mieux que cela nous profite ici plutôt qu’ailleurs. » Et c’est vrai, depuis sa désignation de Capitale de la culture 2028, la « belle endormie » du Berry semble touchée par la grâce. Il y a quelques jours encore les journalistes pleins de bons sentiments du 13 heures de TF1 ont fait le tour des commerces locaux, ravis du nouveau dynamisme de la ville. Et c’est vrai, les agents immobiliers font tourner les boutiques et s’inquiètent déjà « d’une saturation à venir du marché », prévoit Sébastien, chef d’une agence de centre-ville. Dans les rues, une rumeur commence à monter : grâce à la relance économique du coin, on dit que « bientôt » on devrait payer moins d’impôts.
À la mairie, c’est pareil. Joël Allain, adjoint aux finances, à l’administration générale et aux ressources humaines, déroule la liste de ses chantiers pour aider le missilier MBDA à s’étendre :la vente d’un terrain municipal par-ci, un permis de construire par-là. Sans oublier le succès de ses écoles de pointe, en matière d’armement, « certes, mais aussi de robotique », précise-t-il. Alors, où sont passés les aigris bien de chez nous ? Ceux qui préparent les « grèves générales » de septembre ? Bourges est-elle tombée si bas que quelques emplois et quelques discours rassurants ont suffi à lobotomiser ses habitants et à leur agrafer ce fichu sourire naïf quand on leur demande si ça va ? Et la guerre là-bas ? L’armée ici ? « C’est de la défense », balaie Joël Allain.
Une longue histoire
Il faut lui pardonner, depuis bientôt deux siècles, Bourges va à contresens de la marche du monde : quand Paris tombe, la Berrichonne se relève au bruit des canons. « Ça date de Napoléon III », rappelle l’adjoint au maire, longtemps employé par la ville pour la restructuration de la défense. « Au moment où la France était en guerre contre la Prusse, il a fallu ramener les industries de défense, qui étaient dans l’Est, loin de l’ennemi. Bourges avait alors tous les atouts pour ça : des minerais pas trop loin, des forêts et de l’eau. » Puis, au gré des années de paix et de celles de guerre, la production est cyclique, mais prospère convenablement. « La fin a commencé au début des années 1990, juste après la chute du mur de Berlin, lorsque la France a réduit drastiquement sa défense. Surtout, ça s’est accéléré en 1996, quand Jacques Chirac a décidé d’arrêter la conscription. On peut le dire, ça a vraiment été des années de décroissance, ici », se souvient Joël Allain. En quelques années, le plateau sud-est de la ville, jusqu’alors entièrement dédié aux activités militaires, se transforme ainsi en un site d’enseignement et de recherche spécialisé dans l’énergie, les explosifs et la mécanique des structures, pour exploiter l’expertise de l’industrie militaire retraitée.
Aujourd’hui, le campus est toujours barricadé comme un camp militaire, mais les ados ne portent plus le treillis. « Quand on a grandi et vécu toute sa vie sans la guerre, en France en tout cas, ça ne nous vient même pas à l’idée qu’un jour on puisse avoir besoin de nos études pour défendre notre pays », balance Alice*, étudiante en master au très sélect Institut national des sciences appliquées (Insa) Centre-Val de Loire. Dans son école, MBDA et KNDS sont devenus le bon filon des stages « faciles à trouver ». « Il y en a certains qui préfèrent éviter de travailler dans ce secteur, c’est compréhensible », commence Alice. Elle y a passé quatre mois l’année dernière : « C’est tout de suite plus facile à avaler quand on sait qu’on travaille à 90 % pour l’Ukraine. » Disons que l’invasion russe aura au moins eu un mérite : celui de faire sortir de terre un semblant de solidarité européenne, remettant à l’ordre du jour l’idée d’une guerre juste, menée pour se défendre contre l’envahisseur. Mais quid des 10 % restants ? Il y a de l’Europe, bien sûr, de la France et de l’Allemagne. Mais MBDA, c’est aussi des livraisons d’éléments de missiles qui finissent sur la tête des Gazaouis, comme l’a révélé une enquête du site d’investigation Disclose, en juillet. Une grimace, et Alice s’en sort avec le plan de carrière : « À la fin, le but n’est pas forcément d’y rester », assure-t-elle.

Cyril, lui, ça fait vingt ans qu’il reste. Et son rapport à la guerre, depuis tout ce temps ? « Franchement, je parle pour moi, mais quand je vois mes chars, le 14 Juillet, je suis fier. Quand je les vois sur des théâtres opérationnels pour la France, je suis fier. Quand c’est pour l’Ukraine, je me dis qu’ils cherchent à se défendre. C’est normal, pour moi, c’est David contre Goliath, je préfère être pour David. Après, si un jour on livrait dans un conflit où les méchants et les gentils sont moins bien identifiés, ça pourrait me gêner. » Au sein de la CGT de l’armement, c’est le grand débat. Le courant de la démilitarisation égratigne parfois celui de la défense de l’emploi à tout prix. « C’est toujours compliqué lorsqu’on lance des opérations d’embargo contre certaines livraisons, parce qu’on ne peut pas défendre que pour 1 000 emplois on accepte une guerre qui fait 100 000 morts », résume Éric Brune, délégué syndical central de la CGT chez le canonnier KNDS.
Cyril n’est pas si catégorique. Lorsqu’il a appris que certains de ses canons étaient utilisés par l’Arabie saoudite contre les Yéménites, une fois encore, il est resté. Maintenant que la boîte s’est refait une santé, il faudrait le payer très cher pour qu’il parte. Depuis son « école d’armement en pyrotechnie », à Bourges, en 1992, l’artificier a trop galéré pour ne pas enfin « profiter du retour de la guerre », dit-il. « Depuis quelque temps, on sent que les budgets sont de nouveau alloués aux commandes. C’est radical, on se sent considérés autrement que par le passé vis-à-vis des techniciens qui sortaient des mêmes écoles et, à l’époque, préféraient aller dans l’automobile. » Et puis, pendant longtemps, par « déontologie », les banques ne prêtaient plus d’argent à MBDA et KNDS pour leurs livraisons extérieures. « Maintenant que les conflits se rapprochent, on est devenus politiquement plus acceptables. Maintenant que l’on sent les conflits se rapprocher, effectivement, on nous reprête de l’argent. » Et d’un coup, le retour de la guerre semble sonner comme une revanche sociale.
Culture du silence
Son joujou, c’est le canon Caesar : enfant chéri de l’industrie de l’armement de la coopération franco-allemande chez le canonnier KNDS. « Depuis 2005, j’ai participé aux trois premiers prototypes », se vante Cyril. Caesar, c’est un gros camion blindé équipé d’un lourd système d’artillerie. On s’épanche un peu… « Faut pas me lancer là-dessus, je pourrais en parler pendant des heures. Caesar, c’est des tirs à 42 km. On l’a prouvé en Pologne, l’année dernière. En Afghanistan aussi, ça leur a permis de tirer sur les ennemis sans avoir à sortir du camp. Le principe, c’est d’envoyer un maximum d’obus très vite, six en moins d’une minute, puis de se déplacer très rapidement pour éviter les contre-mesures », déballe Cyril, l’œil brillant, semblant se déconnecter un instant de toute forme de conséquence meurtrière.
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Entretien. Peut-on sauver l'économie en fabriquant des armes ?

N’a-t-on pas dit que les soldats du front sont souvent les derniers à réaliser l’ampleur de leur drame ? Chez les équipementiers, c’est du pareil au même. L’industrie qu’est la fabrication et la vente d’armes est conçue de telle sorte qu’elle isole autant que possible les petites mains faiseuses de missiles des négociateurs de contrats. Parce que les temps sont durs, aurait-on oublié que MBDA et KNDS sont avant tout des capitalistes qui se fichent bien – tant que faire se peut – de la couleur des drapeaux ? « Ici, c’est moins dur que chez MBDA, où tous les ouvriers sont vraiment compartimentés, mais pour le Yémen, on l’a appris, comme tout le monde, par la presse. Personne ne nous communique rien », raconte Cyril. Éric Brune le théorise même comme ça : « C’est très net, dans nos industries, il y a une culture du silence. Ça n’a pas grand-chose à voir avec le secret, parce que le secret, parfois, peut être fondé, c’est plutôt une sécurité dont on ne connaît pas vraiment la finalité, si ce n’est de ne pas nous faire fuir. »
Dans le centre de Bourges, non loin de la cathédrale Saint-Étienne, on peut croiser un fantôme de ce silence, clope au bec. Il dit qu’il s’appelle Jean, qu’il a bossé toute sa vie chez Matra, l’ancêtre de MBDA, et que « les guerres existeront toujours, alors autant en profiter. Il suffit de voir : l’Europe, la Russie, on y revient ». On dirait un peu Cyril dans quelques années.
* Le prénom a été changé.
L’Europe de la défense, c’est pour bientôt ?

L’Europe de la défense a-t-elle un sens sans une longue série de coups de pied au cul ? Deux guerres mondiales accoucheront d’une Communauté européenne de défense (CED), avortée en 1954, au premier caprice souverainiste et devant une guerre froide devenue trop froide. Et puis ça s’est tassé. On n’a pas trop voulu en reparler, les bons comptes valaient mieux que des querelles autour de canons… jusqu’à Maastricht. Car on l’a un peu oublié, mais c’est bien le traité de Maastricht qui contient les prémices d’une défense européenne. À l’époque, on dit qu’elle doit être « progressive ». L’enjeu, alors dicté par les Britanniques, est d’éviter de faire de l’Europe une copie conforme de l’Otan sans les États-Unis : ça vaut pas le coup.
Depuis, le traité d’Amsterdam de 1997 est passé par-là, la trop oubliée politique étrangère et de sécurité commune (PESC) s’installe et tente de coordonner les différentes armées nationales sur les terrains de conflits étrangers. Entre-temps, le Royaume-Uni quitte le front. Mais le véritable premier coup de pied, c’est en 2022, la guerre en Ukraine. Voilà que le conflit frappe à la porte, et qu’on ne sait toujours pas faire front commun. Alors, des exercices se déploient. En novembre-décembre dernier, il y a eu Milex 24, en Allemagne. Trois semaines de faux combats de haute intensité pour préparer la coordination de 27 troupes sur un même terrain. À la presse, en direct du champ de bataille factice, Delphine Pronk, une des organisatrices, disait en passant : « Ces exercices sont primordiaux. La sécurité en Europe se dégrade. Les 27 l’ont compris. Nous devons être prêts. » Et le saviez-vous ? L’éternel serpent de mer du Vieux Continent, à savoir la création d’une armée commune européenne, est désormais devenu une réalité. Ça ferait ricaner les États-Unis, mais 5 000 hommes constituent aujourd’hui notre « capacité de déploiement rapide » en cas de conflit imminent.
Mais il fallait encore un ultime coup de pied : Trump l’a donné. Revenu sur le devant de la scène pour un second tour de manège, en janvier dernier, un jour de folie comme un autre, le président américain a fini par menacer frontalement l’Otan, comme il le ruminait depuis son premier mandat. Il y mettrait trop de sous, et l’Europe, pas assez. Électrochoc salutaire : depuis cet été, Bruxelles réplique en activant son plan Security Action for Europe (Safe), histoire de s’affranchir un peu de l’Oncle Sam et de remettre de l’ordre dans le bordel militaire continental. Pour l’heure, Ursula von der Leyen a annoncé un plan de prêts à hauteur de 150 milliards d’euros, qui vise à faire progresser le pourcentage de PIB dédié à l’armement des 27. Toujours pas d’États unis de la défense, mais dans les usines, ça commence à sérieusement sentir le gaz de combat.
7 months ago
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