Réfugiés : l’extrême droite britannique débarque à Calais

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Un grand hangar de tôles, à l’est de Calais. Entre 200 et 300 exilés, dont de nombreux Soudanais, se sont établis depuis quelques années dans la zone industrielle Marcel-André. Ils vivotent à l’ombre des regards en attendant de tenter un périlleux passage à travers la Manche. Ce mercredi 4 juin, quelques associatifs procèdent à une distribution de cartes SIM quand une demi-douzaine d’hommes en noir surgissent avec des mégaphones. L’un porte une caméra ventrale, les autres, des gilets par balle et des gants coqués. « Sans-papiers, on ne veut pas de vous au Royaume-Uni », vocifèrent-ils en arrosant les exilés d’insultes. Avant de lancer aux bénévoles : « Vous êtes des communistes, des complices des passeurs ! » Emma Bonnet, chargée de projet pour l’Auberge des migrants, résiste et s’adresse à quelques mineurs isolés : « Allez vous abriter dans le hangar, ils cherchent à vous provoquer. » La tension monte, mais les exilés restent impassibles. Quelques doigts d’honneur fusent. L’un consent à lâcher : « On ne veut pas se battre, on ne cherche pas la violence. » « Où sont donc les femmes et les enfants ? », continuent à gueuler les autres, très agressifs. Avant de quitter trente minutes plus tard les lieux pour gagner les locaux du Secours catholique, puis le centre-ville, jetant au passage de l’eau aux personnes abritées sous les ponts.

Une semaine plus tard, Flore Judet, la coordinatrice de l’Auberge des migrants, peine à décolérer. « Ils ont vraiment donné la sensation d’être venus provoquer afin d’obtenir des réactions violentes de la part d’exilés pour pouvoir les diffuser sur les réseaux sociaux. Ils étaient très organisés. L’un avait une bombe au poivre dans la poche. Preuve qu’il était prêt à ce que la situation dégénère, raconte-t-elle. Toutes les personnes solidaires de Calais se sont donné le mot pour faire le tour des lieux de vie et tenter de prévenir les réfugiés, de leur conseiller de garder leur calme. Mais on ne peut pas être partout. » Angèle, de l’association Utopia 56, s’inquiète. « Ils ont lancé une cagnotte pour revenir et empêcher les personnes de prendre la mer. Que va-t-il se passer s’ils attaquent la nuit, sur une plage déserte, des personnes isolées ? Tout ça n’augure rien de bon. »

De nombreuses menaces

La veille, Flore Judet avait repéré un internaute, CSmiles_News, poster une photo depuis un ferry, affublé d’une casquette « Make Britain Great Again. » « Je vais à Calais. Nous arrêterons les migrants ! », prévient ce blogueur qui semble filmer de nombreux évènements liés à l’extrême droite, postant avec beaucoup de subtilité la photo d’une croix de bacon à l’occasion de l’Eid. Car les militants qui ont débarqué à Calais ont documenté leurs exploits sur la toile et ont ainsi pu être identifiés. L’homme au mégaphone, tout de noir vêtu, n’était autre que Nick Tenconi, le leader du parti anti-immigration et eurosceptique UKIP. Sur les vidéos postées sur X, il répète des dizaines de fois : « Le nord de la France appartient à l’Angleterre. » Agressif, il multiplie les menaces. « Nous vous filmons et ça va aller au gouvernement britannique. Quand vous allez arriver en Grande-Bretagne, le gouvernement saura qui vous êtes. Vous n’êtes pas les bienvenus, aucun d’entre vous. Vous n’avez pas l’air de réfugiés. Vous avez l’air de réfugiés économiques. » L’un rétorque : « Parce que le Soudan est un pays sûr ? » Sur X, Nick Tenconi joint un lien vers une cagnotte vouée à récolter de l’argent pour « envoyer des équipes de Britanniques pour aider à sécuriser notre frontière et ne pas autoriser les migrants illégaux à mettre un pied sur le sol anglais ».

L’an dernier, déjà, trois journalistes d’extrême droite britanniques étaient venus à Gravelines, près de Dunkerque. « Ils avaient intimidé une équipe d’Utopia 56. Ils faisaient beaucoup de communication. Le but était de lancer une campagne de dons pour financer la venue de « patriotes » afin de stopper les bateaux », se souvient Angèle. Après un signalement au procureur, ces derniers s’étaient vus refuser l’accès au territoire français. « Au regard de ce qui s’est passé en août dernier et de l’ambiance au sein de la politique britannique, on est tous inquiets. » Plusieurs messages de menaces avaient alors circulé sur les réseaux sociaux. « Nous envisageons de revenir bientôt en France. Nous avons assez d’argent pour venir avec trois voitures remplies de patriotes. Nous serons là après le 11 août », avait annoncé un compte suivi par 140 000 personnes et tenu par un militant d’extrême droite, Alan Leggett. Flore Judet, elle, redoute des événements à l’image des émeutes menées par l’extrême droite l’été dernier, au Royaume-Uni. Nick Tenconi était apparu à l’époque avec un haut-parleur pour échauffer les militants fascistes. « Toutes ces actions ont aussi des répercussions. Ils véhiculent des idées qui ont des échos énormes auprès des médias et des politiques françaises comme britanniques. Ce qui se passe dans les urnes a un effet sur le terrain, et vice-versa. C’est effrayant. », ajoute Flore Judet. Utopia 56 et l’Auberge des migrants ont déposé un signalement au procureur et à la sous-préfecture. Pendant ce temps, Nick Tenconi, toujours accroché à son grand mégaphone et à ses gants coqués, s’est fendu d’une prière à genoux devant un belvédère sur la plage de Calais, rappelant aux chrétiens « qu’il existe un espace pour les lâches en enfer ». Ce lieu n’existe pas, heureusement pour lui.

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