Reportage. En Sologne, Stérin et ses laquais bâtissent leur royaume pour fachos

7 months ago 67

Yvon est retraité depuis un petit paquet d’années mais il a gardé les sourcils féroces de ses années de prof de philosophie. Sous une tignasse décolorée, quand le voisin passe devant son jardin, il les soulève en arabesque. Puis, dès que la silhouette s’efface derrière un buisson, il les laisse retomber en vaguelettes sévères pour asséner, en désignant un passant : « C’est un facho lui. » Alors, « lui », il est passé un peu vite. On l’a à peine vu. Peut-être bien qu’il en avait la gueule. Mais, bon, on se méfie du terme. À trop l’utiliser, on en vient à oublier qui sont les vrais fachos. « C’en est un », se contente d’acquiescer Yvon. Et on l’a cru. D’abord parce que, lorsqu’il parle, Yvon pèse ses mots au milligramme. Et puis c’est qu’ici, à Romorantin-Lanthenay, au plein coeur de la Sologne, on a l’oeil, car le nouveau grand méchant loup de l’extrême droite vient de mettre la main sur le bois.

On ne le présente même plus : Pierre-Édouard Stérin, le milliardaire des Smartbox. Celui-là même qui rêve de projeter l’extrême droite catholique au pouvoir aux prochaines élections grâce à son plan « Périclès » à 150 millions d’euros échelonnés sur dix ans. Depuis la rentrée, l’homme d’affaires finance un collège catholique hors contrat en internat au beau milieu des chênes et des buissons à gibiers, « l’Académie Saint-Louis », sous les briquettes orangées d’un domaine nommé Chalès. Soixante garçons, sélectionnés parmi plus d’une centaine de dossiers, en uniforme rayé blanc vert y batifolent pour le moment sous le regard de Dieu. Ils seront 600 d’ici quelques années, selon le site Internet de l’Académie.

Valeurs d’antan

Au programme, donc, pour les heureux élus : deux heures de catéchisme officielles par semaine en plus des salades quotidiennes dispersées entre chaque cours, d’après Emmanuel Mercier, du syndicat de profs FSU local, et Benjamin Salesse, militant communiste et fonctionnaire chez Jeunesse et sport. Un fonctionnement « en capitaineries », aussi : les plus grands devant s’occuper des plus petits de l’internat, comme à Bétharram. Et, surtout, beaucoup de sport : 9 à 12 heures en moyenne par semaine. Du kayak sur le lac du domaine. De la natation dans la piscine flambant neuve de Salbris, la ville d’à côté, mise à disposition par son maire, un certain Alexandre Avril* – oscillant entre RN et Union des droites avec Ciotti. Et du rugby. Car le directeur du Domaine de Chalès, c’est Hubert Dambrine, président du club de rugby de Bracieux, un peu plus au nord, et fortune locale célèbre pour sa marque de traiteur Chambord Prestige. D’ailleurs, ça fait déjà un petit moment qu’il s’amuse à mélanger sport et religion. « En 2023, il a organisé un grand tournoi international de rugby dans l’enceinte du lycée privé catholique Pontlevoy dans le Loir-et-Cher, proche de la Fraternité intégriste Saint-Martin », raconte à Charlie Benjamin Salesse.

Cette douce mixture entre « le corps, l’âme et l’esprit » est théorisée par la nouvelle formule pédagogique à la mode au sein des écoles catholiques : « L’éducation intégrale ». Et bien sûr, Stérin et Hubert Dambrine ont misé là-dessus pour l’Académie Saint-Louis. Emmanuel Mercier s’est promené dans leur charte scolaire et en a sorti quelques perles savoureusement réactionnaires. Le chapitre « Mixité et unité dans l’éducation du masculin et du féminin » commence par : « Chaque enfant sera accueilli dans le respect de l’ordre naturel de son identité sexuelle », cite le professeur. Et finit de la façon suivante : « Les enfants seront accompagnés, pour éviter autant que possible, les souffrances liées aux troubles de genre. » « On voit clairement l’ombre des thérapies de conversion entre les lignes », dit Emmanuel Mercier, référence à ces thérapies religieuses violentes qui consistent à purger l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne homosexuelle, bisexuelle ou transgenre.

Il n’y a pas que ça qui fâche. Fin août dernier, une semaine entière d’inauguration, dite « avec le bon Dieu », organisait une série d’activités et conférences à destination des élèves en chaussettes hautes et de leurs parents. Au programme : une table ronde sur « le piège de la laïcité », devenue « Laïcité versus lois naturelles », après quelques contestations, selon les informations d’Emmanuel Mercier et Benjamin Salesse.

Et le drame ? C’est que ça ne s’arrête pas aux briques de Chalès. Depuis les dernières élections municipales, un fragment entier de la Sologne s’est fâché avec la laïcité. Dans les couloirs des écoles publiques, le scandale s’appelle Alexandre Avril, le maire de Salbris. Vieux bigot flanqué sous des traits de jeunot, le garçon était surpris, en 2020, en train de soulever une statue de vierge dans la frénésie d’un pèlerinage passant par ses terres. Mais le coup de grâce, c’était l’an dernier, selon Salesse et Mercier. « C’était la première fois qu’il s’attaquait directement à l’école publique, dit le syndicaliste du FSU. Avec une directrice, c’est monté dans les tours parce qu’il s’est servi de la messagerie scolaire pour inviter les enfants à un goûter de la Saint-Nicolas sans consultation. » Puis, quelques mois plus tard, « il a carrément fait annuler une opération dans le cadre de la semaine de la diversité au collège public ». Un jour, les élèves devaient simplement venir habillés chacun d’une couleur de l’arc-en-ciel. Ça ne cassait pas trois pattes à un canard. Pour Avril, c’était déjà trop.

« Ça fait du mal à l’histoire »

De retour chez Yvon, à Romorantin. Le retraité traque le moindre de ces rebondissements, préfigurant ce qu’il appelle « la montée d’une extrême droite catholique identitaire », particulièrement vivace dans la région. Or, justement. Un mercredi de septembre, le retraité philosophe a réuni sa bande d’enquêteurs amateurs pour faire le point sur les charges qui pèsent sur la galaxie d’élus et industriels du coin. Les chaises sont plantées dans le gazon. Les têtes, relativement grises. Il y a Stéphanie, ancienne employée de maison dans plusieurs domaines de la Sologne. Si elle avait le temps, elle nous raconterait les « invités qui venaient en hélicoptère au poulet du dimanche » et « les billets de 500 qui tombaient à la fin du mois comme pour vous acheter ». Il y a Lydie, aussi, habitante de Salbris, pas loin. Trente ans, elle, qu’elle ne digère pas la montée des grillages dans « la Sologne de [son] enfance ». Et puis, il y a Catherine, cheffe de file des Luttes locales Centre qui rêve d’un « Manifeste pour la Sologne », et Marie Joe et Yvon, couple de profs retraité qui ont vu émerger la bête politique Alexandre Avril – « tribun de gauche à l’époque ! » – dans leurs classes.

Quatorze heures passées. Le fruit des recherches commence à s’étaler dans le jardin. Il y a ce schéma, imprimé en couleurs vives sur du papier. Dans le coin gauche, on reconnaît la tête de Pierre-Édouard Stérin sur laquelle on a écrit en grosses majuscules « PÉRICLÈS ». De l’autre côté, c’est Alexandre Avril, le maire, relié d’une flèche rouge au milliardaire « parce qu’il est cité dans le plan Périclès comme un des meilleurs candidats pour la présidentielle 2032 », explique Lydie. Entre les deux, on voit le logo de la fameuse Académie Saint-Louis entourée de flèches sinueuses. On comprend que sa création a été permise par le fameux Fond du bien commun et la holding Otium Capital de Stérin et adoubée et facilitée par son poulain local. Tout autour, il y a des annotations de marques, de festivals et de clubs de rugby, tous impliqués, de près ou de loin, dans l’implantation des oeuvres de Pierre-Édouard Stérin dans leurs forêts. « Ça faisait longtemps qu’on cherchait à comprendre comment expliquer tous les changements. Comment c’est possible d’accepter qu’un collège traditionaliste, voire intégriste, s’installe dans la commune comme ça ? En fait, on ne s’était pas du tout rendu compte du rôle du maire de Salbris dans tout notre malheur. Une fois qu’on l’a compris, on a pu tirer les fils », déballe Catherine.

Car « la stratégie d’Alexandre Avril c’est vraiment de jouer les maires parfaits », nous prévient Lydie. Dans le centre de Salbris, son bastion, ce qui frappe, c’est le silence. Pas un mot au-dessus de l’autre. Pas une moue. Rien. Tout au contraire. Les trottoirs sont neufs. On dit que les impôts baissent. « Cinq ou dix euros quand même cette année », jubile un envoûté en polo marine, doudoune sans manches. Les nouveaux commerces brillent. Le bleu de la librairie, ni vraiment Klein, ni marine, perce. À l’intérieur, on peut lire Paradoxes de la pensée progressiste d’André Perrin, du Sylvain Tesson, l’aventurier préféré des réactionnaires, et des ouvrages de éditions Fayard – nouveau bijou politique de Bolloré. Les jours de chances, on peut aussi croiser la femme d’Avril, Alix Avril. C’est elle qui tient la boutique. Puis, à l’entrée de Salbris, vous verrez ce grand hangar vert sapin. « Avril a eu l’idée d’y installer l’Atelier du loup, une boîte qui revalorise la viande de la chasse. C’était l’un des derniers points noirs de l’activité dans la région et il a trouvé un moyen de le dissimuler », explique Stéphanie, l’ex-employée de maison. Alors ça tourne comme ça depuis septembre 2024.

Et les fêtes, enfin. « Ah les fêtes ! Il y a des fêtes tout le temps, des événements tous les week-ends », reprend Lydie, toujours plantée dans le jardin d’Yvon. Le pompon ? Le festival Salera. Cet été. Argent de Stérin, encore, via son « Studio 496 » organisateur des « Plus belles fêtes de France ». Une débauche d’armurerie, de gros Gaulois et de petits Romains, sans économie de virilisme. Surtout, une Histoire bricolée, repeinte au patriotisme façon « Nos ancêtres les Gaulois ». Et ça ne fait même plus marrer Marie Joe. « Moi j’étais prof de lettres classiques, entame-t-elle. Qui va imaginer un truc pareil de Gaulois qui résistent à des Romains. C’est clairement du gros mythe fabriqué de toutes pièces pour faire une fête grandiose avec des combats. C’est le Puy du Fou solognot, ça fait du mal à l’histoire », déplore-t-elle.

Puis, un jour, ça travaille les têtes, ça s’infiltre, lentement, sans faire de bruit. On dit, là, que des autocollants de croix gammées apparaissent sur les poteaux de Romorantin. « Ça ne serait jamais arrivé avant », dit Lydie. Le racisme s’installe, alors, tranquille et quotidien. « C’est tous les jours maintenant. » On raconte, ici, qu’au marché, une femme voilée aurait été sommée de rentrer au « bled » pour marchander. « Les gens n’ont plus honte. Il y en a des tonnes des histoires comme ça. » Et si c’était trop tard ? La partie de chasse est finie : le jardin d’Yvon déjà cerné.

S’il fallait ne « retenir qu’une seule chose en partant », tient à nous confier Yvon, c’est que ce qui se trame ici n’a rien à voir avec la percée globale du RN en France. « Ce n’est pas du lepénisme, mais ce sont des identitaires dangereux qui s’implantent, dit-il, le dépit dans l’oeil. Et ce ne sont pas seulement des cathos mais ce sont des intégristes ». Sous les chênes que se partagent le Cher, le Loiret et le Loir-et-Cher, on sait bien que ça fait des siècles que la noblesse, la bourgeoisie et la droite s’approprient le territoire. Ici, tout le monde connaît l’histoire de ces seigneuries venues s’installer, sous Napoléon III, dans une campagne française décrépite. Ici, tout le monde a vu La Règle du jeu de Renoir qui raconte comment la chasse au gibier a transformé la Sologne en terrain de jeu aristocratique. Ici, tout le monde a lu Les Nouveaux seigneurs (Les Arènes, 2024) du journaliste Jean-Baptiste Forray qui raconte l’arrivée des ultra-riches, de Martin Bouygues et de l’engrillagement des domaines depuis trente ans. Ici, tout le monde s’inquiète désormais de voir le territoire « quadrillé » par les voisins « fachos » d’Yvon.

*Contacté, Alexandre Avril n’a pas donné suite à notre demande d’entretien

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