Tels maîtres, tels chiens. Devant la villa Montmorency, un défilé de caniches, de bichons maltais et autres labradors hochent le museau et se reniflent le cul. Ce mardi 21 octobre, aux aurores, les habitants du XVIe arrondissement ont sorti leur clebs, enfilé leurs pantalons à pince et exhibé les bijoux de grand-mère pour aboyer un dernier au revoir à Nicolas Sarkozy. Rarement, dans les rues de Paris, on aura vu telle concentration de fidèles serviteurs.
Il faut dire que c’est son dernier matin de citoyen libre. L’ancien président de la République dormira ce soir dans les geôles de la prison de la Santé. Il a été condamné dernièrement à cinq ans de prison pour « association de malfaiteurs », dans l’affaire des soupçons de financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Il a fait appel, mais le mandat de dépôt avec exécution provisoire prononcé par les juges entraîne une détention sans recours possible. Le septuagénaire doit donc quitter ce matin, et au moins pour quelques semaines, la demeure familiale de la villa Montmorency. Ce sont ses fils, Pierre, Jean et Louis qui ont organisé la manifestation devant ce ghetto de riche. Pour l’occasion, quelques centaines de partisans, voisins, admirateurs et anciens collègues sont venus grogner à l’unisson contre les juges, les médias et tous ceux qui ont précipité l’incarcération de leur maître.
Les chiens de garde
Tenu difficilement en laisse, un gros berger allemand aboie sur une petite fille. En pleurs, celle-ci se drape, intimidée, dans les jupons de Marie, sa grand-mère. « Mélenchon, tais-toi ! Tu vois, il fallait juste l’appeler par son prénom et il se calme », plaisante François, un riverain qui assiste à la scène. Le chien se tait. Le sexagénaire lui continue de grogner sur les juges. « Fausses preuves », « cabale », « acharnement », pour lui c’est simple : le pouvoir judiciaire se venge ! Il ose même la comparaison : « Auriez-vous envoyé Dreyfus en prison ? Il ne faut pas tout le temps croire ce que vous disent les juges », avertit-il. Parmi la centaine de participants, dont beaucoup de sympathisants LR, certains pourraient presque mordre, si l’on osait les contredire sur la culpabilité de Nicolas Sarkozy.
« C’est horrible. Il est innocent ! Tout cela n’est qu’un tissu de mensonges venu de Mediapart », s’emporte pour sa part Laurence, 71 ans, une fourrure sur le dos. Dans l’un des quartiers les plus riches de Paris, les médias sont l’autre cible de ces manifestants d’un jour. Pour Stéphane, « c’est la faute du service public, qui n’invite que des gauchos ». Dans ce contexte, lorsque la caméra floquée CNews fend la foule, elle récolte quelques applaudissements. Le micro de la chaîne bolloréenne trône en patronne au-dessus des têtes bien peignées.
Alors que le calme règne entre deux marseillaises bien timides, un frisson parcourt les rangs. Quelques sympathisants zélés tendent l’oreille. « Pour Zyed et Bouna, Sarko en taule ! », crie au premier rang du rassemblement, un malabar à l’oeil vitreux. « Virez-le ! », « Connard ! ». On exfiltre le perturbateur. Au passage, il est même poussé des deux bras par un vieux croulant, fanion français à la main. La meute fait le nécessaire. L’homme disparaît dans la foule qui s’ouvre en deux. « Sarkozy ! Sarkozy ! » Les slogans reprennent. Tous se remettent à attendre le passage de l’ancien président.
La garde loyale
Parmi les plus loyaux, il y avait bien sûr les collègues de l’époque. C’est bien connu, on ne mord pas la main qui nous a si longtemps nourris. « Au regard de tout ce qu’il a fait pour le pays, on ne peut qu’être fier de lui », s’époumone Nadine Morano, profitant d’un bain de foule. Rapidement l’ancienne ministre s’éclipse, sans attendre la sortie de Nicolas Sarkozy. Henri Guaino, l’ancien conseiller à l’Élysée du Président lui emboîte le pas, acceptant quelques selfies au passage. Peut-être ont-ils flairé la présence d’autres caméras devant la prison de la Santé ?
L’ex-chef de l’Etat jouit dernièrement des bonnes grâces d’un pan entier de la classe politique française. La veille, c’est le ministre de la Justice lui-même, Gérald Darmanin qui a déclaré vouloir rendre visite à Nicolas Sarkozy en prison pour « s’assurer de sa sécurité ». Il aura un peu de temps pour honorer sa promesse, au « minimum de trois semaines », selon les mots de son avocat Christophe Ingrain.
Dans son costume d’édile, Jacques-Frédéric Sauvage, adjoint au maire du XVIe arrondissement de Paris, complète le propos de ses camarades : « Pour l’instant, il a fait appel, et est donc présumé innocent. C’est un règlement de comptes de la part des magistrats ». Son écharpe d’élu sur le dos, lui se faufile difficilement jusqu’au-devant de la manifestation. Le moment attendu approche.
Les fidèles riverains
Dans une rue parallèle, les riverains attroupés à quelques encablures de la villa Montmorency attendent également le passage de Nicolas Sarkozy avec impatience. Un peu comme on attend la caravane du Tour de France, derrière les rambardes. Atlan, 23 ans, porte son chien Stan dans les bras, un Loulou de Poméranie. Les deux n’ont pas trop l’air de savoir ce qu’ils font là. « Ce n’est pas bien ce qui lui arrive », commente-t-il laconiquement.
À ses côtés, on retrouve Marie, qu’on avait perdu. Sa petite fille ne pleure plus. Le gros chien est parti. « Je suis une fan de Sarkozy, c’est terrible ce qui lui arrive », lâche l’architecte de 58 ans. Sans prévenir, la voiture noire déboule. Comme pour les cyclistes, le moment est fugace. Un salut de la main et l’ancien Président file vers la Santé. Les caméras s’éteignent. Marie tire James, son labrador, vers la sortie. Autour du cou de ce pauvre chien, un collier étrangleur. Chacun sa peine.
6 months ago
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