Vu de Paris, il est de bon ton de croire que le monde rural connaît actuellement une forme de « revanche » culturelle, avec l’arrivée, au cinéma d’une tripotée de films traitant de ce qu’on se plaît à appeler « les territoires », tels que Vingt Dieux, La Pampa ou l’adaptation du roman de Nicolas Mathieu, Nos enfants après eux. Ces productions, encensées par la critique, donnent à voir des acteurs issus des régions où se déroulent les intrigues, et sont parfois réalisées par des cinéastes qui en sont eux-mêmes originaires. Reste à savoir comment elles sont perçues au-delà du périph. Une étude, parue le 9 juin dans Ouest France et menée par quatre associations, Bouge ton Coq, InSite, Rura et Destin commun, témoigne d’une autre réalité. 81 % des ruraux considèrent que leur mode de vie n’est pas respecté ou pas compris par les urbains. Ils sont 74 % à affirmer ne pas se sentir représentés dans la littérature, et 69 % au cinéma. « Ce qui est intéressant, avec des films comme Vingt Dieux ou La Pampa, c’est moins la production culturelle en elle-même que la réaction des urbains et des élites culturelles qui réceptionnent ces films et nourrissent un fantasme d’un retour culturel de ces territoires, alors qu’il y a toujours eu des films et des livres qui en parlent. Simplement, ils sont méconnus ou abordent mal ces sujets », analyse Laurence de Nervaux, à la tête du think tank Destin commun.
Ce « ressentiment rural », conceptualisé il y a quelques années par une sociologue américaine, Katherine Kramer, s’exprime clairement à travers l’enquête. Il dessine les contours d’une frange entière de la population qui vit douloureusement sa réduction à des clichés pourtant démentis par les chiffres : seuls 4 % des ruraux chassent, contre 3 % des urbains, et les agriculteurs ne concernent que 6 % des actifs. Pourtant, demeure le mythe d’un rural conservateur, réactionnaire, cul-terreux, anti-écolo, la figure d’un patriarche taciturne un brin pétainiste. « Il existe un sentiment d’invisibilité violent et d’autant plus paradoxal qu’il concerne un tiers des Français, estime Laurence de Nervaux. Ils ont la sensation qu’on ne les regarde pas et quand bien même c’est le cas, on les regarde mal, en les réduisant à des clichés dans lesquels ils ne se retrouvent pas », poursuit-elle. Quand on demande quelles émissions télévisées les représentent les mieux, ils évoquent d’abord le journal de France 3, puis, dans l’ordre, Des Racines et Des Ailes, Échappées belles, et, très curieusement, L’amour est dans le pré.
Une réception paradoxale
« La présence de cette téléréalité nous a interrogés, car elle entretient de grossiers clichés sur le monde agricole, ici idéalisé avec des tracteurs rutilants et des animaux mignons comme au zoo. C’est un mélange d’esthétisation de la ruralité et de ton condescendant, note Salomé Berlioux, directrice générale de l’ONG Rura. Plusieurs facteurs expliquent ceci : il y a aussi quelque chose de rassurant dans cette émission pure, sincère, esthétisée, même si elle ne correspond pas à la réalité. Les ruraux sont coincés entre L’amour est dans le pré et l’invisibilisation. À choisir entre les deux, ils se disent qu’au moins, avec cette émission, on parle d’eux et d’une problématique réelle, celle de trouver l’amour à la campagne. » Pire encore, l’image dominante de la ruralité est telle qu’eux-mêmes finissent par s’y identifier, par défaut. Voilà ce que Laurence de Nervaux nomme le « complexe rural » : quand les normes sociales définies par les villes finissent par être intériorisées en induisant une dévalorisation de soi, car on se sent en décalage face aux normes dominantes.
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Au cinéma, le modèle dominant demeure celui de l’archétype du monde rural avec ce qu’il a de dévalorisant, même si certaines productions attachent un soin particulier à ne pas « se comporter comme des parachutistes qui atterrissent n’importe où pour filmer n’importe quoi », pour reprendre l’expression de Maylis Asté. Cette chercheuse à l’université de Toulouse a réalisé une thèse sur les représentations de la ruralité dans le cinéma français. « La question reste : qui a la caméra ? Qui tient le micro ? On sait qu’il est toujours très long, très difficile pour les ruraux d’avoir accès à la réalisation sans passer par Paris, même si les régions font un effort en octroyant des financements. Ce modèle dominant reste très urbanocentré », explique-t-elle. La langue, avec ses accents, reste un terrain à conquérir entre ceux qui la caricaturent et l’exotisent, et ceux qui tâchent de la faire disparaître. « On retrouve toujours au cinéma une forte glottophobie, avec une réelle pauvreté phonatoire. Dans les années 80, on entendait encore une grande variété de parlers venue de toute la France. Aujourd’hui, dans les écoles d’acteur, on désapprend l’accentuation de la langue associée aux régions de naissance, poursuit Maylis Asté. Or, dans le modèle dominant des films traitant de la ruralité, des personnes surjouent les expressions régionales avec un regard surplombant, gentiment moqueur. Pourtant, on ne joue pas la langue : on en est porteur. »
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Pire encore que le grand écran, les médias nationaux notamment télévisés sont d’autant plus accusés de déconnexion, si ce n’est de mépris. 83 % des ruraux estiment que les médias imposent une vision caricaturale de la ruralité depuis la ville. En premier lieu, l’émission Quotidien, tancée par de nombreuses personnes pour sa condescendance dans la façon dont elle s’approprie les territoires. Ni les journaux télévisés du 20 heures, ni L’heure des pros sur CNews ne trouvent grâce en région, et même l’émission Intervilles essuie des critiques. « Les contenus télévisés sont de moins en moins des reportages, mais des plateaux avec des invités majoritairement parisiens. Cela renforce un ressenti de grande distance », ajoute Salomé Berlioux.
Conséquence de ce ressentiment ? Faute de pouvoir s’exprimer, il se traduit par les urnes. « On assiste à une corrélation chiffrée entre ressentiment et vote pour le RN. Ce complexe rural entraîne une dépréciation de soi-même, un décalage entre le moi réel et le moi idéal et cette frustration silencieuse va s’exprimer dans les urnes, qui est l’unique façon de prendre la parole. Le seul moyen d’extérioriser son rejet, c’est de voter », conclut Laurence de Nervaux. Ce qui débouche, d’une façon ou d’une autre, sur un repli identitaire.
1 year ago
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