« Robe le jour et cagoule la nuit » : ces avocats qui fricotent avec le crime

6 months ago 63

On aurait bien aimé, nous autres, causer un peu justice avec un ancien bâtonnier de Paris. Même qu’on en avait contacté un, il y a quelques jours, et qu’il avait accepté de répondre à nos questions. L’idée était simple : raconter les parcours de ces quelques avocats qui ont, un jour, dépassé la ligne rouge pour défendre leur client. Comprenons-nous bien : ici, on ne vous parlera des petits insolents des prétoires façon Jérémie Assous, l’avocat de Depardieu qui a érigé l’outrance verbale en style de plaidoirie, mais bien de ceux qui ont sciemment outrepassé leur rôle de défenseur pour basculer dans l’illégalité.

Et autant vous le dire tout de suite : ce sera sans cet ex-bâtonnier de Paris. Après nous avoir demandé de juré craché par mail que notre article n’évoquerait pas une avocate récemment mise en examen pour « soustraction ou altération » de preuve, il n’aura finalement jamais daigné décrocher son téléphone. Classe. Mais pas vraiment étonnant. « Plusieurs fois dans ma carrière, j’ai renoncé à faire venir le bâtonnier lorsqu’un avocat dépassait les bornes, car je savais dans quel sens la balance allait pencher, c’est-à-dire qu’en tant qu’avocat, il allait bien souvent défendre son confrère », nous raconte Gilbert Thiel, ancien magistrat antiterroriste.

Bien souvent, le réflexe corporatiste l’emporte sur l’analyse rationnelle des faits. Prenez l’affaire Klaus Croissant, cet avocat allemand, défenseur de la Fraction armée rouge dans les années soixante-dix, condamné pour avoir constitué un réseau d’informations au bénéfice de groupes d’extrême gauche. « À l’époque, cette condamnation avait créé beaucoup de remous dans les institutions représentatives des barreaux, et notamment en France, où beaucoup d’avocats avaient apporté leur soutien à leur confrère », rappelle l’ancien juge. Plus récemment, le cas de Thierry Herzog, le conseil de Nicolas Sarkozy condamné pour violation du secret professionnel, avait également agité une partie de la profession. « Mais si on interdit toute vérification, le risque, c’est de faire des cabinets d’avocat de véritables sanctuaires, des bastilles imprenables pour le compte des activités mafieuses », ajoute-t-il. « Évidemment que c’est choquant qu’un avocat prenne une ligne spéciale pour échanger avec son client afin d’éviter les écoutes, mais je suis peut-être naïf… », abonde Sébastien Colombet, juge d’instruction au tribunal du Mans.

De la porosité entre groupes armés et avocats

Reste que précisément, les avocats qui déconnent, ça existe. Et à écouter les anecdotes des magistrats contactés par Charlie, on pourrait ranger l’écrasante majorité des cas en deux familles distinctes : les avocats qui défendent des politiques, qu’ils soient révolutionnaires comme la bande à Baader ou ancien président à talonnettes, et ceux qui côtoient la voyoucratie.

C’était il y a quelques années. Sébastien Colombet préside alors des audiences en correctionnel au tribunal de Montpellier. À l’époque, un dossier le marque particulièrement. Un avocat est intervenu en garde à vue pour assister un type qu’on soupçonne d’avoir commis un cambriolage. Alors que les policiers diffusent une bande de surveillance, le conseil reconnaît sur les images un autre de ses clients. En sortant du commissariat, il attrape son téléphone pour le prévenir. Manque de bol : son interlocuteur a préalablement été placé sur écoute par les forces de l’ordre. « Une violation très claire et nette du secret de l’enquête », constate le magistrat.

Du côté du juge Thiel, c’est en Corse qu’il constate une certaine porosité entre les groupes armés indépendantistes et certains juristes. « J’ai découvert à l’époque que certains avocats portaient la robe le jour et la cagoule la nuit », s’amuse-t-il. En 1993, lors des journées internationales de Corte, le Front de libération nationale corse (FLNC) avait profité de la réunion publique pour revendiquer trois assassinats. « Dans ce raout, trois avocats de la vitrine historique du FLNC, le mouvement A Cuncolta Naziunalista, avaient applaudi le meurtre de trois personnes et bien évidemment, silence radio de la part des barreaux d’Ajaccio et de Bastia », se remémore le juge.

Laver l’argent sale

Et comment ne pas évoquer le cas de cette avocate du milieu indépendantiste, tour à tour maîtresse d’Alain Orsoni, dirigeant du Mouvement pour l’autodétermination (MPA), de François Santoni [chef du FLNC, ndlr], et de Charles Pieri, un autre militant du FLNC. L’avocate, devenue figure du nationalisme corse dans les années quatre-vingt-dix sera notamment condamnée à trois ans de prison avec sursis pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. « Ce sont des métiers à risque, un avocat a un lien privilégié avec son client et il faut donc avoir une très haute conception de sa mission pour que, quelques fois, il ne tombe pas dans une certaine fatalité, une relation amoureuse, qu’il épouse trop profondément la cause de son client ou qu’il succombe à l’appât du gain, il faut fixer ses limites », détaille auprès de Charlie Georges Fenech, ancien magistrat.

En mars 2024, lors d’une commission d’enquête du Sénat sur l’impact du narcotrafic en France, le procureur de Marseille avait d’ailleurs évoqué le « voile pudique » sur la perception des honoraires de certains avocats. Car dans ce genre d’affaires, la rémunération des conseils se fait essentiellement en espèce, sans que les clients puissent évidemment toujours justifier la provenance des fonds. Pas un problème, avait répondu Me Romain Boulet, l’un des porte-paroles des avocats pénalistes, qui expliquait que « l’avocat qui est payé avec cet argent va payer des impôts dessus, et il va ainsi permettre l’ouverture d’écoles, l’entretien des maisons d’arrêt, de payer les magistrats ». On se marre. « C’est tout de même frappant de voir ces avocats qui, dans le fond, vont avoir les mêmes arguments que les voyous en nous expliquant que leur salaire va in fine être bon pour la collectivité alors qu’on parle d’argent sale », s’étonne Sébastien Colombet.

Read Entire Article