Il n’était pas bien grand. Des yeux écarquillés et une bouche ronde, l’air hagard. Plutôt la gueule d’un jouet que de la prochaine révolution technologique du XXIe siècle. Qu’est-ce qu’elle y croyait pourtant à son NAO Anna*, ex-salariée d’Aldebaran, le fleuron de la robotique française placé en liquidation depuis le 2 juin dernier. Depuis 2007, le petit robot blanc formait des générations d’étudiants et chercheurs à la programmation et « a changé la vie de centaines de jeunes enfants autistes, assure Anna à Charlie. Pour eux, c’était comme un petit compagnon qui ne juge pas et qui a la patience de répéter cent fois la même consigne. J’ai vu des enfants qui n’avaient jamais verbalisé quoi que ce soit produire leur premier mot avec NAO. » Puis, de « changements de stratégies commerciales » en rachats étrangers, l’entreprise a coulé. Le petit robot humanoïde pimpant foutu au grenier avant son heure. Et le cauchemar d’Anna est devenu réalité : « On ne voulait surtout pas faire partie du passé. On ne voulait pas que nos robots deviennent les Minitels des nouvelles technologies », fustige-t-elle, amère.
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« On a un peu le sentiment d’être arrivé trop tôt »
Trop tard, NAO s’est arrêté sans prendre le pli de l’intelligence artificielle. « Avec l’IA et notre savoir-faire, on aurait vraiment pu passer dans une nouvelle dimension des nouvelles technologies robotiques. On a un peu le sentiment d’être arrivé trop tôt », dit encore l’employée d’Aldebaran. Alors il y aurait un temps pour le futur ? Un instant précis du présent où un futur encore perçu comme inaccessible devient suffisamment palpable pour l’innovation ? « En tout cas, aujourd’hui, le manque de maturité des technologies reste un des facteurs importants dans l’échec à l’innovation », nous explique Olivier Parent, prospectiviste spécialiste de l’innovation et fondateur de la revue Futur Hebdo. Le « flop total » du Metaverse, il y a quelques années ? Un contretemps également. « L’IA générative telle qu’on la connaît aujourd’hui est arrivée trois mois plus tard à peine et, pour moi, c’est la pièce d’engrenage qui manquait entre l’humain et le Metaverse », analyse le prospectiviste.
Mais combien sont-ils encore ? Combien de fantasmes futuristes sont tombés aux oubliettes pour un « engrenage » manquant ? « Beaucoup, assurément », selon Olivier Parent. Mais c’est bien pourtant la marche de l’histoire de l’innovation depuis la Révolution industrielle. « Avant le XIXe siècle, le rythme d’enchaînement des inventions et innovations était de l’ordre du supra-générationnel. C’est-à-dire qu’il s’écoulait au moins une génération entre deux avancées. À partir du XXe siècle, l’enchaînement s’est accéléré et c’est devenu plus que courant, au sein d’une nouvelle génération, de voir fleurir plusieurs innovations », développe encore le prospectiviste. Ce faisant, les futurs fantasmés se sont progressivement éloignés de notre quotidien. Tant et si bien que, désormais, l’innovation n’a plus seulement vocation à répondre à des besoins immédiats, mais participe également à créer des besoins futurs. Et tant pis si certaines ne passeront jamais le stade de la postérité et finiront en fresques futuristes ringardes de science-fiction, il y en aura toujours d’autres pour faire tourner l’économie.
C’est là tout le paradoxe des horlogers du capital. Si, comme le rappelle Olivier Parent, « l’innovation est moteur de croissance », le temps long nécessaire à la recherche et au développement est aussi un frein fort pour le marché. « À long terme, nous serons tous morts », disait John Maynard Keynes, fin XIXe, déjà. La lutte contre le réchauffement climatique, moteur de nombreuses inventions aujourd’hui, en est bien souvent victime. Malgré des changements plus que tangibles et des besoins d’adaptation urgents, les investisseurs et les acheteurs restent frileux devant les futurs alternatifs mis sur le marché.
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Voués à l’échec
Il y a quelques semaines encore, faute de succès, le groupe Bel mettait fin à sa marque de fromages végétaux, Nurishh, qui devait présenter une alternative à l’élevage intensif pollueur de vaches à lait. Et si vous voyiez le futur dans l’insecte ? C’est désormais du passé. Un « gâchis absolu » pour Camille*, ancienne employée de l’entreprise française Ynsect qui devait révolutionner le système agroalimentaire mondial avec des engrais et des protéines à base d’insectes destinée à la consommation animale et même humaine. Il y a quelques années, tout portait à croire que ce serait le coup du siècle. Des levées de fonds pharaoniques ; un voyage d’État avec Emmanuel Macron ; et même une pub signée Robert Downey Jr. – « yes, yes » monsieur Iron man en personne – après la diffusion du Super Bowl. Tout ça pour finir en redressement judiciaire. Une histoire de bataille de capitaux pour rester français et d’investissements au « temps long compliqués à défendre », d’après Camille. Pour Olivier Parent, l’explication serait également culturelle : « En Occident, nous avons une aversion pour les insectes. Pour le marché français, en plus de l’innovation, il y a donc une acculturation des débouchés à prévoir », interprète-t-il.
Ainsi, les entreprises d’innovations destinées à ces futurs lointains seraient-elles toutes vouées à l’échec ? Des passoires à frics sans avenir ? C’est ce qu’ont bien compris les géants de la Tech mondiaux, comme Elon Musk, depuis un paquet d’années. Qu’on se souvienne : c’était en 2013. Le Sud-Africain asperger est alors encore connu pour ses Tesla plus que pour ses saluts nazis, et il agite une idée révolutionnaire : l’Hyperloop. Un train qui doit pouvoir atteindre 1 200 km/h enfermé dans une capsule productrice d’énergie électrique. « Ce qui paraissait bizarre, à l’époque, c’est qu’il lance l’idée en disant qu’il n’allait pas s’y intéresser », fait remarquer à Charlie l’ingénieur Christian Brodagh, architecte du projet d’Hyperloop français qui prévoyait de rallier Lyon à Saint-Etienne. Plus de dix ans plus tard, le train que Barjavel décrivait déjà dans Ravage n’est toujours pas sorti de terre et Elon Musk n’y a donc rien perdu. « C’est une stratégie qui a été théorisée par l’écrivain Geoffrey Moore. D’après lui, les grands géants se développent en laissant à la marge un certain nombre d’innovations qu’ils jugent trop risquées. Ils peuvent aider financièrement les entreprises qui s’y risquent et, au bout de plusieurs années, soit ils les tuent en coupant leurs liens, soit ils les rachètent pour en profiter », analyse Christian Brodagh.
Le chercheur n’exclut d’ailleurs pas non plus qu’Elon Musk ait lancé l’idée de l’Hyperloop sans y croire et « épuiser la concurrence pour lui laisser le champ libre pour Tesla ». Ça ne serait d’ailleurs pas la première fois dans l’histoire des futurs avortés avant l’heure. En 1976, en pleine crise pétrolière, un duo d’escrocs ingénieurs autoproclamés était parvenu à vendre un projet fictif « d’avions renifleurs » de pétrole à l’entreprise publique Elf-Aquitaine pour plusieurs millions d’euros. Faut les comprendre, le futur ça fait rêver.
* Les prénoms ont été modifiés
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