« Sans adresse, on n’existe pas » : À Paris, la boîte aux lettres des SDF dégueule

7 months ago 41

On connaît la rue Saint-Denis, dans le coeur de Paris, pour plusieurs raisons : ses fast-foods douteux aux néons colorés, ses sex-shops poussiéreux et surtout, la foule compacte dont le flux continu ne s’arrête presque jamais. Pourtant, à rebours des passants pressés, Rana, un Bangladais d’une trentaine d’années, reste statique. Il fixe la porte vitrée à l’angle du numéro quatre-vingt-dix jusqu’à ce qu’une postière, gilet bleu et jaune sur les épaules, vole à sa rescousse : « Vous venez pour votre courrier ? », lâche-t-elle d’un ton mielleux. Il opine, montre un SMS de la mairie de Paris reçu quelques jours plus tôt indiquant qu’une lettre était arrivée pour lui. À quelques pas de là, une autre dame, l’air hagard, tourne en rond : « On n’y comprend plus rien, hier, il fallait aller dans le XVIIe, maintenant, je viens ici, et on me dit d’aller dans le XIIe : personne ne sait trop ce qu’il se passe », déplore-t-elle auprès de Charlie. Depuis quelques jours, le petit local de la rue Saint-Denis s’improvise en poste pour les SDF, ou plutôt les sans domicile stable, prenant le relais du dépôt historique dans le 17e arrondissement, fermé depuis trois semaines à cause d’une « grève illimitée ».

Fondé en 2020 par la municipalité et la Poste, le service Paris Adresse était jusque-là situé au 25, rue des Renaudes. Là-bas, des milliers de lettres s’entassaient tous les jours pour les 17 000 personnes domiciliées sur place. Tous les jours, ce sont des centaines de visiteurs que devaient recevoir les douze agents municipaux de Paris Adresse. « Parfois, ça allait jusqu’à 800 », nous lance un des employés occupés à dispatcher les visiteurs. Fatiguée de ce « travail à la chaîne », la petite équipe décide de se mettre en grève le 16 juillet dernier. Ils se disent à bout, payés au SMIC, au statut de contractuel et en sous-effectif. « On est plus proche de l’humanitaire que du social », écrivent-ils dans le préavis de grève. Leurs souhaits ? Une prime de 140 euros, une titularisation et des mesures pour « améliorer la réception du public ». Au onzième jour de grève, un souci de plus vient grossir la liste : la découverte de la présence massive de fibres d’amiante dans les locaux, jusqu’à 14,9 par litre d’air. Soit trois fois le seuil maximal (5 fibres par litre d’air) recommandé par l’Agence régionale de santé (ARS). « C’est l’intersyndicale et les agents qui ont lancé une procédure de Danger grave et imminent en avril dernier. Sans ça, qui sait combien serait tombé malade à cause de la négligence de la mairie ? », peste Simon Lecoeur, délégué syndical en charge du dossier.

L’angoisse des étrangers

Reste que pour les usagers, ces déménagements à la cloche de bois alimentent une angoisse : rater LA lettre, celle qui débloquera toutes leurs procédures. « On n’est pas sur un public exclusivement de personnes à la rue, il y a aussi tout un spectre de personnes sans domicile stable, des gens qui bougent d’un appart à l’autre, qui sous-louent des logements ou qui squattent chez des amis, mais qui ont besoin d’une adresse fixe pour leurs démarches administratives », nous explique l’un des postiers du centre. Car, dans la queue de la rue Saint-Denis, on croise beaucoup d’étrangers. Malgré la dématérialisation croissante de nombreux documents officiels, les papiers juridiques, eux, restent quasi exclusivement sous pli. Une galère pour les exilés sans adresse. « Pour moi, c’est vital – j’ai besoin de mes documents juridiques pour faire mes démarches de carte de séjour et on ne peut pas les recevoir par mail », nous explique Fazel, un jeune Afghan débarqué en France deux ans plus tôt. Même problème pour Rana. Le cuisinier bangladais loge « chez un ami » : « Mais s’il me vire dans deux mois, je dois partir… Donc, je ne peux pas recevoir mon courrier là-bas », explique le commis. En France depuis 2014, il guette tous les jours sa messagerie avec zèle. Une angoisse ? Rater les délais de renouvellement de son titre de séjour et recevoir une OQTF. « Il suffit que je loupe le SMS de la ville ou que j’oublie et je devrais rentrer au Bangladesh alors que j’y ai pas mis un pied depuis dix ans », peste-t-il, la visière de sa casquette enfoncée sur ses sourcils.

Outre le courrier, la domiciliation permet aussi de percevoir des aides sociales et de s’inscrire sur les listes électorales. « Sans adresse, on n’existe pas aux yeux du système, on a besoin de ça », avance Leïla*, une quinquagénaire à la rue depuis cinq ans qui touche quelques centaines d’euros de la CAF par mois grâce à sa domiciliation. En dehors de l’antenne municipale, de nombreuses associations, comme le Secours populaire, offrent un service de domiciliation dans la capitale, et le nombre de personnes en demande ne cesse d’augmenter. En décembre 2021, la préfecture de la région Île-de-France recensait 170 319 attestations de domicile en cours de validité, ce qui correspond à 203 632 personnes sans domicile stable, soit 1,6 % de la population francilienne. Une augmentation de 26 % depuis 2019, soit presque 42 000 personnes en plus.

Correspondance épistolaire

En attendant le désamiantage du centre de rue des Renaudes, une antenne de substitution vient d’être ouverte dans le douzième arrondissement. La veille de l’ouverture, on nous avertit : « Il y aura beaucoup de monde et les gens sont tendus – la grève a stoppé plusieurs démarches, certains sont en colère », nous prévient Sacha Riobe, responsable du nouveau lieu. Derrière lui, un jeune Russe passablement éméché gesticule pour obtenir une domiciliation, mais ne se heurte qu’à un regard réprobateur et à un « Revenez demain ! » lancé à trois mètres sanitaires. Dans ses élucubrations avinées, on l’entend parler de titre de séjour, d’une lettre qu’il attend et de sa famille. Car, pour certains aussi, le papier reste l’un des derniers liens matériels avec les proches restés au pays.

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