Sanseitō, le « parti manga » qui installe le fascisme au Japon

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Tout le monde le sait : le Japon n’est pas un pays particulièrement progressiste. Ni très démocratique, d’ailleurs, puisque le même parti gouverne quasi sans interruption depuis 1955. Mais qu’un parti d’extrême droite complotiste et antisémite puisse constituer un groupe parlementaire, ça, on ne l’avait pas vu venir. Et pourtant, le 20 juillet, Sanseitō (littéralement « parti de la participation politique ») a obtenu 15 % et sept sièges à la chambre haute du pays, une première dans l’histoire de l’archipel.

Apparue en 2020 au moment de la crise du Covid, l’organisation s’était d’abord concentrée sur une rhétorique antivax, anti-confinement et plus spécifiquement anti-masques – des espèces de Florian Philippot japonais, avec un peu plus de succès. Ce positionnement lui a permis de décrocher ses premiers succès électoraux en 2022, avec l’élection du secrétaire général du parti Sohei Kamiya à la chambre des conseillers, le Sénat japonais.

Obsession complotiste et antisémite

Kamiya, visage officiel du parti, s’était fait connaître à la fin des années 2010 par une chaîne YouTube « éducative » où il déroulait des discours qui mélangeaient LGBT-phobie, théories du complot et révisionnisme historique. Il affirmait, entre autres fantaisies pro-Japon impérial, qu’aucun civil n’avait été tué par l’armée japonaise lors de la bataille d’Okinawa (en réalité, 10 000 à 40 000 morts). Loin de le calmer, son entrée en politique en 2020 a été pour lui l’occasion d’abreuver le public japonais d’autres idées farfelues. Il prétendait par exemple en 2022, que le port du masque était voulu par « le capital financier international lié aux Juifs », les mêmes qui seraient d’ailleurs responsables de l’introduction du blé au Japon pendant l’occupation militaire américaine. Dans quel but ? Personne ne le saura et d’ailleurs ça n’a aucune importance, ce qui compte est de faire parler. Et ça marche.

Un des éléments qui explique le succès du parti est l’aspect extrêmement figé du paysage politique japonais. Dominé par le Parti Libéral-Démocrate (PLD, centre-droit à droite nationaliste) depuis 1955 avec quelques périodes de courte alternance, le personnel politique est vieillissant et de plus en plus déconnecté des besoins réels du pays, embourbé dans des luttes de factions et des scandales financiers. L’assassinat de l’ancien premier ministre Shinzo Abe, dirigeant de l’aile nationaliste du parti, a laissé des millions d’électeurs sans bulletin de vote. La montée du sentiment anti-étrangers, due à une immigration très légèrement moins fermée qu’avant (n’exagérons rien, émigrer au Japon reste un parcours du combattant) et à une explosion du tourisme, a également participé à donner à Sanseitō des bulletins de vote facilement gagnables.

Une inspiration trumpiste

Mais c’est en s’inspirant de ce cher Donald Trump que le parti a réussi sa première réelle percée électorale mi-juillet. Son slogan, « les japonais d’abord », reprend mot pour mot le « America first » du président américain. En se concentrant sur des sujets plus consensuels et en abandonnant ses propositions les plus étranges (comme le rétablissement des concubines de l’empereur, longtemps unique polygame autorisé), la formation politique a réussi à attirer des masses jeunes, actives, anxieuses face au déclassement économique de l’archipel et fatiguées de la classe politique traditionnelle. Son électorat est composé de « jeunes qui n’ont absolument aucune culture politique, qui ne lisent pas les journaux et ne se posent pas réellement de questions politiques », explique à Charlie Hebdo Valérie Niquet, politologue à la Fondation pour la Recherche Stratégique. « Ils sont attirés à la fois par un personnel politique plus jeune et par des références au passé traditionnel, à la pureté du Japon et à l’esprit de sacrifice. C’est une sorte de parti manga. » Un parti manga qui, comme ses congénères occidentaux, mise plus sur les réseaux sociaux que sur les médias traditionnels pour faire campagne. Avec un certain succès, dû selon Valérie Niquet à l’incompétence visible du vieillissant PLD en matière numérique.

Sanseitō est d’ailleurs un parti décomplexé : il ne se cache absolument pas d’appartenir à la nouvelle internationale réactionnaire et se compare lui-même volontiers au RN français, à l’AfD allemand ou à Trump, dont Kamiya assume s’inspirer. Il partage aussi avec l’extrême droite occidentale un goût prononcé pour la propagande russe, Kamiya affirmant en 2023 que « Les États-Unis ont poussé Poutine à agir ainsi ». Un classique.

Obsession de l’immigration, biais pro-Poutine, antisémitisme latent : tout cela manque un peu d’originalité. Mais voilà, force est de constater que la recette marche au Japon comme ailleurs. Au Royaume-Uni, aux États-Unis ou même en France, les partis qui se sont spécialisés dans le recyclage ad nauseam de paniques complotistes et racistes ont tous le vent dans le dos. Et les vaincus de la Seconde Guerre mondiale, censés être plus éduqués aux risques du fascisme, n’y échappent pas : Meloni est déjà au pouvoir en Italie, et l’AfD en Allemagne comme Sanseito au Japon font des scores impressionnants en assumant des références aux années 30 et 40. Si même les pays de l’axe redeviennent fachos, on n’est pas sortis des ronces.

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