Par curiosité, je lis un SAS, le numéro 143, qui se passe essentiellement à Gaza. Titre : Armageddon. Date de publication : 2001. Sharon est au pouvoir. La seconde Intifada vient d’avoir lieu. L’Autorité palestinienne rame, est corrompue, passe des deals avec les Israéliens ou les Américains, lesquels se méfient les uns des autres. Le Hamas s’étend. Comme toujours, ça chauffe, ça tue et ça manipule de partout. Le responsable des renseignements de la sécurité intérieure israélienne, pour réfléchir à ses coups tordus, tord les pattes d’« un chien en fil de fer recouvert de plastique rouge et doté d’une gueule féroce », posé sur son bureau : « son passe-temps favori depuis qu’il ne fumait plus. Ça l’aidait à réfléchir. Après un quart d’heure de « torture » et de réflexion, il redressa soigneusement les pattes martyrisées, remit le chien en place, décrocha sa ligne protégée, celle dont il se servait pour les communications sensibles. Pas de tonalité ! » La bestiole n’a qu’une tête, mais c’est Cerbère, le chien de l’enfer.
SAS, certains d’entre vous doivent connaître. Ce sont les aventures bon marché de Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge, noble autrichien aux yeux d’or qui effectue des missions à prix d’or pour la CIA, afin de retaper son château : une sorte de James Bond de vieille lignée, chic et désemparé. Ses histoires sont rythmées par des scènes de cul, de torture. Il y a des femmes maltraitées ou violées, des marques de champagne et de cognac, des brutes machistes à tous les étages. Le cynisme règne, la vulgarité aussi : Malko n’est pas un rôle pour Robert Redford. Ses exploits sans grandeur ne sont ni woke, ni féministes, ni humanistes. Gérard de Villiers, personnage étrange et douteux, a publié 200 SAS, de 1965 à 2013, avec un succès considérable.

À 15 ans, j’en ai lu un par hasard. Il traînait sur une étagère dans une maison de vacances. Je me souviens du titre : Les Trois Veuves de Hongkong. Je viens de vérifier : publié en 1968. Nymphomanes et sérieusement timbrées, les veuves. Du moins, dans mon souvenir. Les femmes ne résistent pas plus à Malko qu’à Redford, mais pour d’autres raisons. Les Trois Veuves de Hongkong est le douzième de la série. Est-ce à cause de lui ou de Bruce Lee que, plus tard, je suis souvent allé dans cette ville et ce territoire que j’aime tant ? À la même époque, je lisais sans cesse La Comédie humaine. Quand on est jeune, on lit de tout, librement. Devenu journaliste, je me suis aperçu que certains reporters lisaient les volumes ayant pour cadre les pays sinistres où, comme Malko, ils débarquaient. Guerres civiles, dictatures, barbouzeries meurtrières en tout genre : Villiers était écœurant, mais informé.
Dans Armageddon, les Israéliens mijotent un attentat contre Arafat que Malko, après avoir échappé à trois tentatives d’assassinat de leur part, déjouera. Leur opération s’appelle Gog et Magog. Ceux que Satan réunit pour conduire les peuples à la guerre. Malko prévient le chef de la sécurité intérieure palestinienne du projet d’attentat, lui demande ce qu’Arafat va faire. Réponse : « Rien. Il y a un proverbe chez nous qui dit que si tu t’assois au bord de la rivière, tu finiras par voir passer le cadavre de ton ennemi. » Les Palestiniens sont les victimes fatalistes de cette histoire.
Gaza est en partie occupée par les colons, misérable mais pas encore détruite. Voici Malko en route pour « Gaza City » : « D’un côté, une longue plage-poubelle et de l’autre, des dunes caillouteuses où surgissait parfois la carcasse d’un bâtiment inachevé. » Le livre abonde en brèves descriptions sèches, d’autant plus efficaces, des conditions de vie des Palestiniennes, des bâtons qu’on ne cesse de leur mettre dans les roues. À Ramallah, une femme dit à Malko en soupirant : « C’était une ville agréable. C’est devenu une prison. Les Israéliens nous interdisent de nous déplacer. Avant, j’allais tous les jours à Jérusalem et une fois par mois à Amman. Maintenant, nous sommes parqués comme des animaux. Voulez-vous un peu de thé ? » L’agent secret observe tout cela d’un œil froid, mais scandalisé. C’est précisément parce que le roman est bas de gamme, truffé de lieux communs sadiques et d’aphrodisiaques bon marché qu’il est rétrospectivement accablant : le pire de ce qu’il décrit a lieu et aura lieu. À Gaza, plus de vingt ans avant la guerre de destruction actuelle, « Malko songea que cette immense plage pourrait être un autre Tel-Aviv : il suffisait de la nettoyer et d’y construire des hôtels. » Trump et Netanyahou ont peut-être lu Armageddon.
7 months ago
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