Sécheresses, inondations, contaminations : en 2050, la guerre de l’eau aura bien lieu

1 month ago 77

N’en déplaise aux climatosceptiques, le mois de juillet a été le plus chaud jamais enregistré dans le pays, avec une température moyenne de 24,9 °C. La vague de chaleur qu’a subie la France cet été a dépassé celle de 2003 avec 17 jours de fortes chaleurs d’affilée. De tristes records qui pourraient devenir la norme, et même être battus chaque année dans les décennies à venir. Face à ces changements drastiques, un constat s’impose : la situation hydrique en France est critique. « Fin juillet, l’Office français de la biodiversité indiquait que 43 % des cours d’eau étaient en assec ou sans écoulement visible » alerte le directeur de recherche en hydrologie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) Eric Sauquet. Alors, projetons-nous en 2050 : à quoi ressemblera une France durablement privée d’eau, contrainte de rationner cette ressource vitale et de départager, dans une ambiance probablement très sereine, agriculteurs, industriels, touristes et habitants assoiffés ?

Une eau de moins en moins courante en été

À défaut d’avoir des machines à voyager dans le temps, les hydrologues se sont penchés sur trois scénarios prospectifs d’usage : « tendanciel » qui prolonge les tendances passées, « politiques publiques » qui simule la mise en place de politiques publiques récemment annoncées, et « de rupture », qui se caractérise par un usage sobre de l’eau. Pour Charlène Descollonges, l’un de ces trois scénarios semble plus probable que les autres. « On se dirige vraisemblablement vers un scénario de type politiques publiques. » Et que nous dit ce scénario ? « Les tensions hydriques vont concerner 75 % du pays d’ici 2050, c’est-à-dire que la ressource disponible en eau ne pourra plus satisfaire la demande », met en garde auprès de Charlie la cofondatrice et coprésidente de l’Association « Pour une hydrologie régénérative ».

Adieu forêts verdoyantes

Imaginez-vous, donc, dans un peu moins de vingt-cinq ans. Vous êtes sur la route des vacances. Et cette année, c’est à la montagne que vous avez décidé de passer quelques jours. C’est joli la montagne en été. Pendant le trajet, vous vous remémorez ces plaines et ces forêts vertes et abondantes. Mais à peine descendu de votre voiture électrique : désillusion. Les jambes encore engourdies par ces heures de conduite, vous avez devant vous des forêts et leurs écosystèmes méconnaissables. Pour l’auteure de « Eaux vives », l’évolution des paysages ne fait aucun doute. « Aujourd’hui, on le voit ponctuellement, mais on peut imaginer que, d’ici 2050, il y ait des zones très étendues de surfaces incendiées, de dépérissements forestiers, des paysages qui sont totalement en voie d’aridification. » La faute à des sécheresses à répétition sur un territoire peu habitué à de telles conditions contrairement aux forêts méditerranéennes. « En montagne par exemple, le niveau de l’isotherme zéro, soit l’altitude minimale où la température de l’air libre atteint 0 °C, va augmenter. Nous allons avoir des paysages qui vont forcément changer sous l’effet du climat. Et certains écosystèmes ne pourront pas survivre. » nous explique Éric Sauquet. Les cours d’eau ne seront donc pas épargnés notamment ceux dits « intermittents ». « Ce sont des cours d’eau dans lesquels il y a de l’eau, puis de temps en temps un assèchement total ou partiel, des assecs, et puis il y a des cours d’eau vraiment éphémères, les oueds, où il n’y a de l’eau que quand il y a de la pluie, et après il n’y a plus rien. » complète le directeur de recherche en hydrologie à INRAE.

La ruée vers l’or bleu

L’eau et son utilisation deviendront en 2050 la source de conflits d’usages, notamment autour de l’irrigation agricole. Regardez ce qui s’est passé à Sainte-Soline. En mars 2023 des affrontements aux airs de guerre civile entre les forces de l’ordre et des manifestants opposés à la construction de « mégabassines », ont fait de nombreux blessés, dont plusieurs manifestants et gendarmes. Des tensions qui pourraient être exacerbées dans les prochaines années par la loi d’urgence agricole. « Cela signifie que des ouvrages illégaux pourraient voir le jour sans concertation, avec des études d’impact plus ou moins réalisées, créant une forme d’accaparement de l’eau par la profession agricole. » pointe Charlène Descollonges.

Soyons honnêtes, les principaux consommateurs d’eau, aujourd’hui, sont les agriculteurs. Nous pouvons imaginer qu’il y aura plus d’ouvrages de stockage dans des bâches, dans des grands barrages rehaussés. Pire, il pourrait y avoir plus d’autorisations de destruction de zones humides entraînant des sécheresses hydrologiques plus intenses. Embarqué dans un tel scénario, on peut aller jusqu’à sacrifier des captages d’eau potable pour la souveraineté agricole.

En 2050, l’eau fera davantage qu’aujourd’hui remonter à la surface les inégalités sociales et économiques déjà existantes, exacerbant la fracture entre riches, capables de payer l’eau plus chère, et pauvres, qui devront faire des choix économiques. Une projection confirmée par Charlène Descollonges. « Vous avez des nappes qui sont plus profondes, qui vont encaisser des séries de sécheresses, et qui ne pourront pas se renouveler suffisamment pour répondre à la demande ». D’après ses estimations, même si l’experte précise qu’il est difficile de modéliser l’évolution des nappes car cela dépend des usages et des prélèvements, la multiplication du prix de l’eau serait de l’ordre de 2 à 5 fois le prix actuel. Dans la capitale par exemple, le prix du m3 au 1er janvier, avoisinait les 4,23 € TTC/m3 hors abonnement. Une personne vivante seule paie en moyenne 210 euros par an. Mais ce chiffre pourrait dépasser les 1000 euros en 2050 pour une consommation similaire.

Une exploitation de l’eau rendue difficile

Quant à ceux qui n’auront pas nécessairement de problème d’eau dans les décennies à venir, comme les habitants du Bassin parisien, ils pourront toujours s’inquiéter de la baisse de sa qualité. La faute aux polluants qui rendent certains captages de plus en plus difficiles à exploiter. Sur le littoral, le changement climatique et les prélèvements excessifs favoriseraient aussi la salinisation des nappes, les rendant impropres à la production d’eau potable. Mais alors que faire ? La dépollution ? « La dépollution, ce n’est pas une solution parce qu’on ne fait que déplacer le problème. » Dessaler l’eau de mer alors ? « Dessaler l’eau de mer coûte très cher, c’est énergivore, et ça tue les écosystèmes marins. » soupire l’hydrologue.

Le problème ou plutôt la solution est ailleurs. Pour Charlène Descollonges, c’est l’hydrologie régénérative, une méthode qui consiste à restaurer le cycle naturel de l’eau en favorisant son infiltration dans les sols, en protégeant les zones humides, en replantant des végétaux et en ralentissant le ruissellement. L’objectif : mieux gérer l’eau tout en limitant les risques d’érosion, de sécheresse et d’inondation. Mais ces décennies à faire fi de la planète allaient forcément finir par se faire ressentir. « Aujourd’hui, on se rend compte que pendant des dizaines d’années l’Homme a dégradé tout ce qui permettait à l’eau d’être retenue dans les terres, nous rendant complètement vulnérables aux extrêmes d’eau. »

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