À Paris, on cause. En mairie, on arme
Les grands discours racoleurs, c’est toujours plus simple quand on n’a pas les mains dans le cambouis. Prenez Mathilde Panot. Lors d’une interview récente sur BFMTV, la présidente du groupe des Insoumis à l’Assemblée nationale déclarait vouloir désarmer la police municipale. Facile à dire : « La France insoumise n’est pas dans les majorités élues ou n’a en tout cas que très peu de maires, alors ils soignent un discours avec deux ou trois fétiches tels que l’armement de la police municipale, analyse Fabien Jobard, politiste spécialiste des questions policières. Car plus vous êtes détaché de l’administration quotidienne d’une commune, plus vous pouvez avoir la tentation des discours assez généraux qu’ensuite, une fois arrivé au pouvoir, vous reconsidérez. »

Et si le bureau national, à travers ces déclarations, cherche encore et toujours à galvaniser sa base militante, ce nouveau positionnement idéologique est loin de faire l’unanimité parmi les candidats Insoumis aux prochaines municipales. Et pour cause : selon un sondage Verian (ex-Kantar), publié le 11 mars 2025, la sécurité arrive en tête des questions que les Français attendent de voir traitées par leurs candidats lors des prochaines élections municipales.
Alors forcément, pour le député du Nord David Guiraud, qui brigue la mairie de Roubaix l’an prochain, ce n’est même « pas à l’ordre du jour », c’est ce qu’il affirme dans un article du Monde. Il faut dire que la commune fait régulièrement les titres de l’actualité pour ses problèmes de délinquance. Même discours du côté du député Insoumis François Piquemal, qui, lui, lorgne la ville de Toulouse. Le désarmement n’est qu’un « objectif vers lequel il faudra tendre », mais jamais « sans consulter les agents ».
Car personne n’a oublié le revirement du maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, sur le sujet. En 2020, l’édile écologiste affirmait être « hostile » à l’armement de la police municipale. Un « engrenage », affirmait-il à l’époque. Quatre ans d’exercice du pouvoir plus tard, c’est le virage à 180 degrés : Hurmic annonce la création d’une brigade d’appui et de sécurisation (BAS). Plus d’un quart des 200 agents municipaux seront désormais équipés d’une arme à feu. Mais promis-juré, ce n’est pas lui qui a changé, c’est « le monde [qui] s’est aggravé ». Ben voyons.
Jaurès, Clemenceau et les anars
Une vieille querelle. Sur les questions de sécurité, les gauches françaises s’écharpent depuis – au bas mot – le xixe siècle. D’un côté, les centristes, qui voudraient articuler ordre et République, façon Georges Clemenceau, « premier flic de France ». De l’autre, une extrême gauche libertaire, anarchisante, syndicaliste et révolutionnaire, pour qui la police serait intrinsèquement soumise à l’ordre bourgeois. Et entre les deux irréconciliables, les pragmatiques à la Jean Jaurès. Ici, on s’oppose aux potentiels abus de pouvoir de la police ou du corps militaire, mais on défend l’ordre au service de la justice sociale.

« Ces trois familles ont toujours existé au sein de la gauche et, en fonction des époques, l’une domine les autres », résume Jean-Numa Ducange, historien spécialiste de l’histoire des gauches françaises, auteur de Jean Jaurès (éd. Perrin, 2024). Longtemps marginalisée, la famille anarchisante va ainsi progressivement s’imposer à l’occasion des manifestations de 1968. C’est le temps de « Police partout, justice nulle part » et de « CRS = SS ». Puis, en 1981, avec l’arrivée des socialistes aux manettes, la gauche jaurésienne s’impose : pas franchement antipolice, mais soucieuse d’un État juste, républicain et non répressif. Une position qui va évoluer vers plus de « fermeté » après le tournant de la rigueur de 1983.
Lors du passage de Lionel Jospin à Matignon, entre 1997 et 2002, nouvelle ligne politique. « Il doit manoeuvrer entre une extrême gauche assez forte, incarnée à l’époque par Lutte ouvrière et la LCR [Ligue communiste révolutionnaire, ndlr], et la pression de la droite, qui crie au laxisme », résume l’historien. Il opte pour un positionnement entre Jaurès et Clemenceau, en conservant une fibre sociale, en créant notamment la police de proximité, tout en tenant un discours ferme sur la sécurité. « Il ne faut pas oublier qu’à l’époque les thématiques sécuritaires ressortaient déjà nettement des enquêtes d’opinion sur les préoccupations des Français », ajoute-t-il.

En 2012, François Hollande débarque au pouvoir avec un certain Manuel Valls dans ses valises. En 2014, direction Matignon. Le Franco-Espagnol ne fait pas secret de sa filiation idéologique : il est un disciple de Georges Clemenceau, « l’homme qui ne s’est jamais trompé sur l’essentiel ». C’est le retour de la gauche républicaine dure, notamment sur les questions de sécurité. « Aujourd’hui, seules deux des trois familles de gauche sont vraiment représentées, vous avez, d’un côté, La France insoumise et, de l’autre, le reste de la gauche éparpillée, qui est plutôt sur une ligne dure. Mais on a surtout l’impression, en écoutant les diverses interventions, plutôt fluctuantes, des différents responsables de gauche, que tout cela est assez improvisé », résume Jean-Numa Ducange.
La recette des voisins
On connaissait les deux gauches irréconciliables. Voilà que nos voisins européens en dessinent une troisième. Une « post-sociétale », bien décidée à récupérer son électorat populaire envolé à l’extrême droite, analyse la dernière note de la Fondation Jean-Jaurès. Et la recette paraît simple : « Un retour sur les enjeux régaliens, comme la sécurité et, dans une moindre mesure, une régulation sur le sujet migratoire, détaille Renaud Large, expert associé au sein de la fondation et coordinateur de l’enquête. Mais ces sujets ne sont jamais présentés de façon isolée. L’idée, c’est que la sécurité est une des conditions nécessaires, mais pas suffisante, de l’émancipation sociale des individus. »
Au Danemark, par exemple, la Première ministre, Mette Frederiksen, issue du parti social-démocrate, applique une politique sociale ambitieuse, mais refuse le tabou sécuritaire. Dans les colonnes du Monde, l’un de ses proches conseillers, Martin Rossen, affirmait revenir à un « contrat social, où droits et obligations doivent être équilibrés, où vous devez avoir une forme de réciprocité et où une cohésion sociale est nécessaire, pour que le modèle fonctionne, ce qui est extrêmement difficile quand trop de gens ne travaillent pas ».

En Grande-Bretagne, Keir Starmer, qui a remporté une victoire écrasante aux dernières élections législatives, estime quant à lui devoir satisfaire les demandes des classes populaires. « Plus d’égalité et de protection sociale, mais aussi, notamment, une meilleure sécurité, avec une politique d’intégration pour éviter les dérives communautaristes », détaille Renaud Large.
Bon. Et en France ? Difficile à dire. Certains seraient tentés de citer Manuel Valls, mais l’ancien locataire de la Place Beauvau n’aura jamais pris la sécurité autrement que comme une quête en soi, sans la lier aux enjeux sociaux. Et pour le reste, on se cache encore souvent derrière son petit doigt. Parler police, criminalité, délinquance, c’est risquer l’excommunication. Ou peut-être pire : gagner une élection.
Un gauchiste sous l’uniforme
À première vue, l’affaire semble entendue : la police, la matraque, le képi, c’est de droite. Et pourtant, des grandes figures de flics de gauche ont bien existé au sein des forces de l’ordre françaises. Prenez Bernard Deleplace, « le flic-ouvrier », comme titrait Le Monde, à l’occasion d’un portrait de l’ancien secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police (Fasp) en 1984. « Il était à l’époque le policier le plus puissant de France, il gouvernait l’institution main dans la main avec le ministre de l’Intérieur socialiste d’alors, Pierre Joxe », détaille Fabien Jobard, politiste spécialiste des questions policières.
Ensemble, ils vont entamer une grande modernisation de la police : traitement informatisé des plaintes, remplacement des véhicules et équipements, plan de formation et… instauration du Code de déontologie en 1986. Une véritable charte éthique dans la police. Désormais, les agents seront soumis – en plus des règlements internes et militaires – à des obligations morales et républicaines. Le rôle de la police en tant que service public, garant des libertés et non simple bras armé du pouvoir, sera réaffirmé, et chaque policier deviendra personnellement responsable en cas de violence illégitime ou de violation des droits. Du symbolique donc, mais aussi du très concret.
En 1986, lors de l’affaire Malik Oussekine, cet étudiant de 22 ans matraqué à mort par la police, en marge des manifestations contre la loi Devaquet, Bernard Deleplace se distingue de ses confrères. « Il a très tôt exprimé son indignation à l’égard de la mort de ce jeune homme, c’était une position courageuse, déjà à l’époque, qui serait aujourd’hui très difficilement audible de la part d’un syndicat », analyse le spécialiste.
Adhérent du Parti socialiste depuis sa création et militant de longue date au Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (Ceres) – un courant de l’aile gauche du parti -, Bernard Deleplace se verra régulièrement vilipendé par ses opposants de droite au sein de la police : « À Moscou ! », « Au carrefour ! », et aussi des noms d’oiseaux fusent régulièrement lors de meetings ou de réunions policières. Peu importe. Il sait qui il est : un fils de CRS, et pas n’importe lequel, un CRS socialiste qui démissionnera en 1947, car il refusera de réprimer les grèves ouvrières. Oui, ça existe.
Proche comme un flic
Parmi les nombreuses croyances qui pullulent dans l’inconscient franchouillard, il en existe une tenace : celle concernant la police de proximité. La droite s’en souvient comme des képis taquinant le ballon avec des gamins au pied des immeubles des cités et la gauche… aussi. « C’est une mythologie qui se nourrit en miroir, l’une le dénonce et l’autre l’encense, analyse Fabien Jobard, politiste spécialiste des questions policières. Dans les faits, la police de proximité, ça a duré deux ans, et c’est un peu parti dans tous les sens. » Rembobinons. Nous sommes à la fin des années 1990, et Lionel Jospin, Premier ministre de cohabitation, prépare la prochaine présidentielle. Il annonce donc la mise en place de cette nouvelle approche dans les relations entre police et population.

Au menu : des patrouilles à pied ou à vélo et l’installation de postes de police de proximité dans les cités et les quartiers excentrés. Un changement de doctrine, comme un pied de nez aux commissariats-bunkers ultracentralisés implantés par Pasqua quelques années plus tôt. « Mais il y a un troisième aspect de la réforme que l’on oublie souvent, c’est la facilitation et l’acheminement des doléances des gens », détaille le spécialiste.
Et, bien évidemment, les flics étant avant tout des flics, ils transforment ces doléances en plaintes transmises aux différents parquets. « En quelques mois, il y a eu une explosion du nombre de plaintes, que beaucoup de journalistes, notamment, ont analysée comme une hausse de la délinquance, explique Fabien Jobard. Dans les faits, on a surtout accru le champ des comportements qui faisaient l’objet d’une plainte, en particulier les incivilités, les injures et les dégradations. » Et c’est l’une des raisons qui pousseront la droite sarkozyste à torpiller le projet.
Mais la police de proximité, en réalité, ça valait le coup ? « Disons que ça a eu le mérite de rappeler à un certain nombre de policiers, surtout à ceux qui la dirigent, que la police est un service public », explique le politiste. Mais il n’est pas complètement persuadé de l’intérêt de son grand retour. Car si la police de proximité a disparu, beaucoup considèrent aujourd’hui que les polices municipales sont justement venues combler ce vide.

7 months ago
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